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28/02/2014

Fédérations, bienvenue au club des marques

Gary van Wyk(Photo : Gary van Wyk)

Voici quelques jours Christopher Hautbois, Maître de conférences à l’Université Paris Sud et professeur de marketing du sport à l’ISC Paris, donnait une interview au journal L’Equipe suite à la parution de son essai – que certains licenciés pourront qualifier d’avant-garde : Le Marketing des Fédérations Sportives (édition Economica). Sa thèse est la suivante… Pour exister, les fédérations doivent « devenir des marques ». Pour devenir une « marque fédérale », une fédération doit représenter un sport qui, dans les esprits, évoque immanquablement « des images, des valeurs, un logo ». Seule cette identité sera commercialisable, notamment par l’intermédiaire des médias, qui eux-mêmes profiteront de cette image. Une thèse qui, aussi juste soit-elle, reste très peu mise en application par les fédérations. Dans son interview M. Hautbois en cite quatre – « qui passent régulièrement à la télévision » : celles de football, de rugby, de basket et de handball. Beaucoup d’équipes et de ballons, mais pas la moindre trace de tennis ou d’équitation, pourtant respectivement seconde et troisième fédérations en nombre de licenciés. Pour éclaircir ce mystère, et comprendre pourquoi la plupart des fédérations n’ont pas pris leurs marques sur ce terrain-là, il va nous falloir plonger dans l’univers de la « stratégie marketing ». Prenez vos tubas.

Commençons par le début. Qu’est-ce que le marketing ? Une réponse parmi des dizaines, celle de Georges Lewi, mythologue et spécialiste des marques : le marketing, qui n’est pas un gros mot, a pour but « d’adapter des produits et services à une clientèle, pour en vendre plus et pour faciliter la tâche des consommateurs ». Dans le cas des fédérations sportives, les consommateurs se divisent en trois « familles d’acteurs clé » : les licenciés et les prospects, les sponsors, les médias. D’après Christopher Hautbois, « plus une fédération possède de licenciés plus elle aura de poids », et plus son exposition médiatique sera forte plus elle vendra son sport – aux licenciés et aux prospects d’abord, aux sponsors ensuite, et enfin aux médias, qui lui permettront de se développer encore. Stop. Revenons à l’équitation… Malgré ses 700 000 licenciés et sa position de troisième fédération sportive française, la FFE (Fédération française d’équitation, donc) attire très peu de sponsors et n’existe quasiment pas aux yeux des médias – hormis la presse spécialisée, dont la chaîne Equidia Life. Et cela même en cette année de Jeux équestres mondiaux, organisés pour la première fois en France, potentiellement suivis par un demi-million de téléspectateurs à travers le Monde. La situation mérite un paragraphe…

Si la FFE cible la première de ces familles d’acteurs clé, les licenciés et les prospects, elle délaisse très largement les deux autres, sponsors et médias. Une fédération qui a « du poids », mais qui ne s’en sert pas. Sauf à envoyer ses troupes défiler contre l’équitaxe dans le but de protéger ses Clubs équestres, sur lesquels la FFE concentre tous ses efforts médiatiques. Or qui dit Club dit enfants – qui représentent les deux tiers des licenciés. Ainsi la seule campagne nationale de la fédération d’équitation est-elle totalement axée sur le jeune public, où se trouvent les prospects prioritaires. Une campagne TV au message clairement adapté à la cible, Le cheval c’est trop génial, mais qui n’évoque (des enfants contents trottinent sur des poneys) aucune « image » ni aucune « valeur » représentatives du sport équestre. Et le logo serait à revoir – litote. L’équitation, aujourd’hui, n’est pas une marque. Comme le principal « sponsor » de la FFE n’en est pas un. Car la première fonction de la société Generali, c’est d’assurer les licenciés de la fédération. Il s’agit donc d’un partenariat commercial, imposé aux licenciés, et non pas d’un contrat d’image, qui nécessiterait en retour une médiatisation forte. Generali se montre peu aux côtés de la FFE, qui elle-même s’intéresse peu aux médias généralistes, qui du coup se désintéressent de l’équitation – handicapée de surcroît par une image spontanéede loisir de luxe, notion naturellement opposée au sport de masse.

Là, une question surgit : pourquoi cette réticence des fédérations sportives à exister en tant que marque ? Christopher Hautbois évoque une raison culturelle. « Pendant longtemps les fédérations ont été gérées comme des administrations, rattachées à des ministères par un système de délégation de service public. Et avec cette approche de marque on entre dans des considérations plus marchandes. » Stop encore. La FFE, pour continuer sur elle, joue en effet son rôle de « service public », notamment par le biais d’une volonté affichée de démocratiser l’équitation. Un discours qui marie habilement politique et marketing, intégrant ainsi parfaitement ces « considérations marchandes ». Tout, dans sa communication, tend vers la commercialisation de ses Clubs, en répondant cette fois aux critères d’une marque : une « image » (le bonheur des enfants), des « valeurs » (celles d’une activité éducative et altruiste – pour faire court), un logo dessiné avec trois crayons de couleur. La Fédération française d’équitation, consciemment ou pas, fait de ses Clubs une marque. Auquel cas la FFE ne représente pas un sport, mais une partie des acteurs économiques qui le font vivre. Une approche comme une autre, certes, dont tous les Clubs espérons-le pourront profiter, à ceci près qu’elle correspond beaucoup moins à la mission de service public d’une fédération, qui devrait se concentrer sur l’essor de l’équitation elle-même en lui construisant une identité sportive plus en phase avec les sponsors et les médias grand public.

Mais revenons sur terre, et parlons argent… Pour Christopher Hautbois, le marketing va devoir, à terme, remplacer les subventions d’état. « Cela veut dire que les fédérations vont devoir aller de plus en plus vers une autonomie financière, et chacune va devoir trouver les bons outils, les bonnes portes d’entrée pour pouvoir être visible médiatiquement, pour trouver des partenaires, fidéliser les licenciés, etc. » Une gageure pour les fédérations modestes. Mais pas pour les principales, a minima les trois premières, qui d’une part vivent plutôt largement de leurs licenciés, et qui d’autre part peuvent organiser un « département marketing » efficace, à même de définir une identité, de qualifier une cible, de calibrer une offre et de trouver les bons arguments de vente. Visiblement la Fédération française d’équitation, avec sa marque Club, a d’ores et déjà trouvé la réponse à ces problématiques. Même si la réponse reste à peaufiner, même si la FFE va aussi devoir vendre son approche à l’ensemble d’une communauté équestre dont le troisième tiers a depuis longtemps quitté le CM2, et même si la stratégie marketing d’une fédération repose sur un point essentiel : « ses résultats sportifs – et tout l’enjeu sera d’abord de bien exploiter ces succès ». L’équitation française n’en manque pas, et compte dans ses rangs plusieurs figures mondiales. Sauf que la FFE n’en fait pas une marque. Au contraire des Clubs équestres, dont le modèle français fait référence. Mais où personne ne pratique une équitation de haut niveau.

Pas facile, le marketing.

07/02/2014

Post-Equitaxe

Sam Haskins

(Photo : Sam Haskins)

« Toute manifestation est désormais superflue et le retour à la sérénité s’impose. » Depuis le 26 janvier dernier la guerre de l’équitaxe est donc finie, la Fédération française d’équitation (FFE) ayant signé un traité de paix avec le gouvernement français, soutenue par deux eurodéputées du PPE, Marie-Thérèse Sanchez-Schmid et Sophie Auconie, qui le 4 février déclaraient en chœur que « la France [socialiste] ne s’est pas assez battue auprès de la Commission européenne pour que Bruxelles considère l’équitation comme une activité sportive populaire et facteur d’inclusion sociale ». Un argument cher à la FFE, qui alors n’aurait pas utilisé les bons moyens pour l’exprimer… Mais revenons à l’essentiel, résumé hier par Le Figaro : « le gouvernement épargne les centres équestres ». Un titre qui en dit long sur les conditions du traité, qui ne considère en rien le sport équestre pour se concentrer sur le sort de la grande majorité des entreprises du secteur, les Clubs – tout aussi chers à la FFE. Aussi, a contrario du discours « social » de la Fédération et de ses supporters européens, l’économie prime sur le sport, dont les valeurs populaire et inclusive se voient de fait reléguer à un second rôle, rôle d’alibi ou de faire-valoir en fonction de son interlocuteur…

Economie, chiffres. Retour au Figaro… « L’ensemble des contrats en cours conclus en 2013 continueront à bénéficier de la taxe à 7% jusqu’à leur terme, même si l’encaissement intervient en 2014. » Une avancée notoire dans la mesure où M. Moscovici avait, en QAG, limité la dérogation aux contrats signés avant le 31/12/2013. Mais la victoire est ailleurs. D’abord, les « contrats en cours » évoqués ne concernent que les centres équestres (cotisation, inscription, adhésion) et la Fédération elle-même (licence). « Mais certains prix devraient même baisser, dans la mesure où plusieurs activités bénéficieront d’un taux réduit à 5,5%, contre 7% auparavant. Dans le détail, l’accès aux installations équestres inscrites au RES (Recensement des équipements sportifs) bénéficieront de la TVA réduite. Les animations, activités de démonstration et de découverte bénéficieront également d’une taxation à 5,5%. » La victoire est là : un « taux moyen » pour les Clubs de 10%. Un « taux acceptable » pour Pascal Deboute, président du Comité régional d’équitation Centre-Val de Loire, dont la conclusion entérine en peu de mots le traité : « on ne peut plus parler d’équitaxe ».

Donc les Clubs sont sauvés – au grand bonheur de ma fille et de ses copines… Mais qu’en est-il du reste du secteur équestre ? Car, « par contre, l’enseignement de l’équitation, les prises en pension, le dressage, les ventes seront taxés au taux normal de 20% ». En d’autres termes les activités extérieures aux Clubs, fiscalement restreints à des « activités d’animation, de démonstration et de découverte », ne font pas partie du traité. Entreprises pragmatiques, les Clubs devraient ainsi logiquement faire appel à des enseignants ou des cavaliers professionnels déclarés en auto-entrepreneurs, travailler avec des courtiers ou des éleveurs indépendants. Un schéma économique choisi, caractéristique, peu axé sur l’emploi salarié mais susceptible, en effet, de favoriser la « cohésion sociale » par l’intermédiaire d’une offre suffisamment avantageuse pour continuer à développer le nombre de jeunes cavaliers – et par là même de licenciés. Quant aux « prises de pension » elles deviennent une offre à part, excluant du champ « social » de l’équitation les écuries de propriétaires, au prétexte probable que ces propriétaires, censés avoir les moyens d’absorber n’importe quel taux de TVA, assureront la pérennité financière desdites écuries. En termes d’image le message est simple : hors les Clubs, l’équitation reste un loisir de riches.

Un deal. Le renforcement des Clubs (2% de licenciés en moins l’année dernière – chiffre Haras nationaux) contre la taxation de toute autre forme d’équitation, considérée par le gouvernement comme une niche fiscale. Par ailleurs, si l’externalisation systématique des tâches périphériques, notamment l’enseignement, représente pour les Clubs un allègement de charges, l’Etat peut y voir un moyen de garantir la création d’emplois, d’assurer un équilibre entre les auto-entrepreneurs et leurs clients (Clubs et/ou cavaliers), et de rester en prise avec le secteur. Une formalisation qui satisfait les aspirations fédérales et répond aux exigences gouvernementales. Mais qui donc royalement ignore une grande majorité des cent mille propriétaires d’un cheval, parfois deux, qui n’ont pas de Porsche Cayenne pour traverser leurs dix hectares de paddocks… La question, alors, reste entière de savoir ce qu’il adviendra des chevaux de ces propriétaires-là s’ils ne peuvent pas payer plus cher une pension déjà élevée, et de fil en aiguille ce que deviendront ces écuries de propriétaires quand ils ne le seront plus… On ne peut plus parler d’équitaxe dans les Clubs, mais on peut en discuter ailleurs, et par exemple se demander comment ce taux ciblé de TVA réduit pourrait bénéficier à tous les cavaliers, qui tous dépendent de la même fédération.

Post-post

La Fédération nationale des éleveurs professionnels d’équidés (FNEPE) élargit le débat aux centres de tourisme équestre, qui eux non plus ne profiteront pas de la TVA réduite, notamment « parce que les chemins ne sont pas des installations sportives » – sauf pour les joggers bien entendu, mais comme une paire de Nike n’a jamais été une niche fiscale… Une situation générale décryptée sur la page Facebook de la FNEPE, sur laquelle apparaissent également quelques commentaires percutants…

« Etant propriétaire, je suis dégoûtée… Si j’avais su je ne serais pas sortie dans la rue ! Personne ne nous y a représentés, nous ! Ils ont sauvé leur [censuré – mot en trois lettres] et laissé les autres dans la [censuré – mot en cinq lettres en lien direct avec le premier]… Sympa le monde du cheval ! »

« D’après la circulaire le taux de 5,5% est applicable aux animations, activités de démonstration et visites des installations sportives aux fins de découverte et de familiarisation avec l'environnement équestre... Animations : ha oui c’est vrai, dans les poney Club il n’y a pas de cours d’équitation, mais des animations poneys menées par de animateurs poneys. Pas BPJEPS Poney... non ! non ! des ANIMATEURS PONEY, c’est le titre officiel FFE... »

« Bon, maintenant il faut arrêter avec toutes ces [censuré – mot en huit lettres synonyme d’âneries, en l’occurrence] et penser au futur. Penser au futur c’est d’abord créer une vraie communication sur le cheval de sport et de loisirs, et ne pas hésiter à fédérer nos VIP des médias à venir se joindre à nous pour porter cette communication auprès d’un large public en sollicitant plus les mass-médias (Guillaume Canet, Brigitte Lahaye, Gerard Klein, Thierry Lhermitte, Thierry Ardisson...). Ensuite, demander à un haut fonctionnaire reconnu, tel Gérard Rameix [président de l’Autorité des marchés financiers], de faire un audit sur la filière Sport et Loisirs et ce quelle amène en qualitatif et quantitatif (Gérard est un ancien cavalier). Avec cet audit, commencer à faire du lobbying auprès des chefs de file des partis politiques en leur faisant signer des engagements nets et précis pour notre filière. »

Equitaxe était un mot. Deviendrait-il un gros mot ? 

13/01/2014

2014, de Shanghai à Caen

Mes meilleurs vœux, donc...

Vœux 2014

11/12/2013

Pax Equita

Banksy(Illustration : Banksy)

Tandis que le site des Insurgés continue de « ne rien lâcher » sur l’équitaxe en organisant quasiment chaque jour des manifestations ici ou là, la Fédération française d’équitation (FFE) publiait le 5 décembre un communiqué visant à valider les discussions de la veille sur le projet de loi de finances rectificative pour 2013. En d’autres termes la FFE mettait un terme officiel à son opposition au gouvernement, « prenant acte des propositions du ministre du Budget ». Dixit le communiqué, M. Cazeneuve a su « recentrer [les] préoccupations [de la filière] avec une méthode pragmatique pour maintenir un taux réduit de TVA aux activités équestres ». Et bien entendu c’est « avec conviction » que la Fédération participera aux travaux à venir, « surtout en revendiquant la spécificité du modèle français ». Voici donc de quoi calmer le jeu institutionnel. En prônant dorénavant le dialogue constructif avec l’Etat, la solidarité dans ce combat « spécifique » contre les forces administratives européennes, la FFE peut rentrer tête haute à l’écurie. Ses ministères de tutelle n’ont plus rien à lui reprocher. Le passé est oublié, place au présent.

Mais du passé on ne fait pas si facilement table rase, et ce présent-là reste trouble… Les Indignés continuent de se référer au mouvement L’équitation en péril, instillé justement par la FFE, qui plus que jamais semble contrôler La Horde, son bras armé – de poneys et d’hygiaphones. Un double jeu peut-être nécessaire à l’équilibre des forces, mais sans aucun doute indispensable à la survie de la Fédération dans sa configuration actuelle. Se rapprocher de l’ennemi sans perdre ses amis, là est l’équilibre… D’où l’hommage, dans ce communiqué, à « l’expression constructive [du] désarroi » de ceux qui ont, ou qui luttent encore pour « la place du cheval en France », et l’appel à leur « vigilance, [qui] sera la meilleure garantie de trouver une issue dans ce dossier ». Sans oublier, évidemment, de remercier « tous les élus, Députés, Sénateurs et Maires pour leur écoute et leur soutien constant », avec lesquels la FFE « continuera à agir en faveur du développement de nos territoires ». Sachant que les « soutiens constants » en question font en grande majorité partie de l’opposition, on peut se demander dans quel sens « agira » la Fédération. Qui réussit néanmoins l’exploit de rentrer tête haute à l’écurie tout en restant droite dans ses bottes d’équitation. 

05/12/2013

Indécrottable équitaxe ?

Et ce qui devait arriver arriva… A force de tirer à boulets bleus sur ce gouvernement, à force de soutiens plus ou moins opportuns, à force de petits symboles estampillés, à force de manifestations « familiales et conviviales », l’équitaxe a fait de l’équitation un sport de droite qui la relègue un peu plus au rang de plaisir de riches. Bien mené, le combat médiatique contre l’équitaxe aurait pu présenter la communauté équestre dans toute son hétérogénéité, simplement unie par sa passion, positivement motivée par une contrainte économique violente, mais souhaitons-le modulable. Au lieu de ça le combat contre l’équitaxe, sanglé par une Fédération française d’équitation (FFE) qui fait tout pour rester seule à la représenter, enferme la communauté dans un cadre politique toujours plus rigide. Et la démonstration vient de François Hollande : « C’est la même clientèle que celle qui manifestait contre le mariage pour tous. C’est la droite indécrottable. Tout cela n’est que manipulation. »

La question n’est pas de savoir si M. Hollande a tort ou a raison, puisqu’il a raison et qu’il a tort. Il a raison dans la mesure où la communauté équestre version FFE est très majoritairement soutenue par une « droite » bien accueillie. Il a tort parce que la FFE ne représente ni tous ses licenciés ni tous ses Clubs, eux-mêmes soutenus par des oppositions inverses, comme depuis peu le Parti communiste – comme quoi il faut de tout pour faire un paddock… La question est donc plutôt de savoir pourquoi, avec les mêmes arguments que d’autres, les professeurs de classes préparatoires par exemple, soutenant eux aussi qu’ils ne sont pas « des nantis », l’équitation n’arrive pas à démontrer son impact populaire ou sa perméabilité aux réalités économiques et sociales, pour au final désespérément rester classée à la louche comme un vecteur de valeurs plus réactionnaires que libérales (à la différence, peut-être, des autres sports). L’équitation c’est le cheval, et le cheval c’est l’arme des riches pour le rester.

Pourtant, cher M. Hollande, il vous faudrait regarder au-delà de ce qu’on vous montre, notamment depuis quelques semaines. L’équitation vit bien au XXIème siècle – et est avant tout une histoire de jeunes gens, politiquement pas (très) matures mais influençables et hyper-motivés, comme tous ceux de leur âge. Le cheval n’est plus un moyen, mais une fin, une passion, un loisir, un sport. La communauté équestre, tous publics et professionnels, ne se réfère pas tant au passé qu’à des valeurs que vous pourriez vous-même partager aujourd’hui, à commencer par le partage ou la solidarité. Et surtout, surtout, voir que le monde du cheval a besoin de se réinventer autour d’une identité multiple. En la matière il aurait besoin de vous, et plus largement de « vos » élus locaux, commune département région, qui trop souvent regardent la situation de ce même œil clivant, refusant par principe ou par prudence la présence trop politiquement pesante du moindre poney Shetland, qui pourtant pourraient y voir une opportunité sociale ou économique neutre. Schématiquement, le monde du cheval est coincé entre le soutien hermétique d’une « droite » qui s’y retrouve et l’abandon dogmatique d’une « gauche » qui l’ignore. Pas terrible, comme position.

Reste à comprendre pourquoi nous en sommes là, car l’Histoire et ses statues n’expliquent pas tout… L’explication viendrait donc plutôt de la FFE et de son tout-puissant président Serge Lecomte. Comme le soutient Henry Moreigne sur son blog, c’est de démocratie dont l’équitation a besoin – et non pas d’une « démocratisation » chère aux desseins économiques ou politiques de M. Lecomte. Car si la démocratie appelle l’innovation, la liberté dont celle d’entreprendre comme on l’entend, la « démocratisation » a ici pour principal objectif celui d’attirer de nouveaux licenciés, de nouveaux clients, au sein de Clubs pratiquement franchisés. Est-ce là la vocation d’une fédération sportive ? Aussi l’idée, suggérée par Henry Morteigne, d’organiser des « Etats Généraux » de l’équitation semble pertinente. Tout remettre à plat sous le regard objectif des ministères de tutelle, et ouvrir des portes. Provoquer un choc de clarification… Or seule une administration ouverte et bienveillante peut offrir une telle possibilité à l’équitation. Le combat contre l’équitaxe aurait pu devenir ce combat-là, aussi, d’un appel à l’assainissement de la situation. Il ne le peut apparemment plus, du moins en France. Reste Bruxelles, où manifester différemment pourrait peut-être éclairer quelques lanternes à Paris.

28/11/2013

20% de TVA, 80% de politique

TVA équestre,manifestation 11 novembre(Manifestants parisiens, le 11 novembre – photo personnelle)

Rendons-lui hommage, la Fédération française d’équitation (FFE) a su y faire. La France entière sait dorénavant que les « centres équestres » vont souffrir d’un relèvement de leur taux de TVA. Les éléments de langage ont fait leur effet. Faillites, chômage, pouvoir d’achat, équarrissage, dé-démocratisation de l’équitation. Chaque élu, chaque média, chaque citoyen a bien en tête l’ampleur de l’hécatombe annoncée. Et les manifestations passées, en cours et à venir sont là pour le prouver, dont tout cavalier connecté se fait le relais. Au paddock les bonnets ont remplacé certains casques. Equitaxe, écho galopant d’une Ecotaxe. Quelques milliers de cavaliers un 11 novembre à battre le pavé parisien, quelques autres le 24. Jamais les poneys n’avaient à ce point envahi les esprits. Jamais la communauté équestre n’avait porté autant de banderoles. Non, le cheval n’est pas une niche fiscale. Non, l’équitation n’est pas un sport de riches. Oui, c’est la faute à ce gouvernement « traître » et « menteur », qui a abandonné l’équitation française à l’administration mortifère européenne, qui pourtant ne demandait rien. Les éléments de langage ont fait leur effet, l’ambiance générale a fait le reste.

Les Clubs défendent leur bifteck. Certains d’entre eux ne pourront pas « absorber » ces 13% de TVA supplémentaires qui vont faire mal aux cavaliers, à leurs parents surtout, qui risquent de revenir à la raison du ping-pong. Le gouvernement le sait, lui aussi. Pierre Moscovici, ministre de l’Economie, a dû intégrer le lobbying de ces derniers mois, et entendre par voie de presse les sabots de la République. L’hémicycle de l’Assemblée nationale en résonne encore : jusque fin 2014 les contrats signés avant le 1er janvier resteront taxés à 7% et un « fonds cheval » versera une vingtaine de millions « à la filière », en charge de les « gérer ». Message d’apaisement. Mais un message destiné à qui ? Aux dirigeants de Clubs ou aux cavaliers ? A l’instar des habitants d’un quartier qui soutiennent leurs artisans « sacrifiés », les cavaliers s’identifient aux Clubs. Clients et prestataires de service ne font qu’un. Manifestations de consommateurs autant que de professionnels. Aussi une question se pose. Quels intérêts défend la Fédération française d’équitation ? Ceux des Clubs, dont les dirigeants élisent le staff fédéral qui justement laisse planer l’idée de les soutenir financièrement, ou l’intérêt des cavaliers, qui font vivre les Clubs et donc la Fédération elle-même ? Peut-on imaginer plus simple réponse que celle-ci : la fédération défend ses propres intérêts.

Revoyons le scénario. Début octobre 2011 – non, le problème ne date pas d’hier – la FFE se décidait à rejoindre le collectif L’équitation en péril et sa pétition publique en ligne, pour devenir le porte-étendard d’une revendication déjà inextricable : au gouvernement de faire plier Bruxelles. Quelques jours plus tard les députés votaient un amendement, « contre l’avis du gouvernement », visant à sécuriser le taux réduit de TVA équestre. Fort de sa victoire, Serge Lecomte, alors et toujours président de la FFE, proposait rien de moins qu’une modification du code des impôts… 2012, année d’élection présidentielle faut-il le rappeler, à l’Elysée comme à Lamotte-Beuvron (où se trouve le siège administratif de la Fédération). La communication se fait sensible. Les tractations se font discrètes. Les promesses se font à huis-clos. Et la nouvelle tombe, le 8 mars. Bruxelles veut que la France mette en conformité fiscale ses entreprises équestres qui ne produisent pas de viande. Le 8 mars, sous le gouvernement Fillon, donc. Mais qu’importe. Qu’importe, sauf à considérer le principal argument des opposants « politiques » à l’Equitaxe, ici très souvent dans l’opposition et à Bruxelles très majoritairement sous l’étiquette libérale du PPE : cette mesure est le fait du gouvernement actuel, auquel l’UE n’impose rien. Ou si peu… Début octobre 2013, la presse s’emballe. Une agence de communication leur fait parvenir des communiqués alarmants. Le gouvernement va relever le taux de TVA équestre à 20%, va tuer des entreprises, des emplois, des chevaux, des espoirs par milliers, éléments de langage, toujours les mêmes, et chiffres à l’appui. Et les articles s’enchaînent. Et des groupes se forment, sur des forums ou sur Facebook. Et le message parfois dérape. Rien que de bien classique, en fait. Aussi mieux vaut-il prendre un peu de recul.

Oui, la situation est grave pour qui aime l’équitation, et pire encore, pour ceux qui en vivent. Oui, il faut sauver nos chevaux. Oui, il faut faire quelque chose, et manifester est une solution, ne serait-ce que pour motiver ceux qui le peuvent ici à agir politiquement à Bruxelles, mais surtout pour appeler à une communauté large, européenne, susceptible de mener le combat décisif pour une harmonisation continentale autour d’une taxation ad hoc – l’occasion pour la Fédération européenne d’équitation (EEF) de s'exprimer… Oui, l’équitation doit rester un sport accessible, et avant tout être considérée comme tel par le gouvernement, quel qu’il soit. Mais non, les ministres de Jean-Marc Ayrault, lancés dans un chantier pharaonique de redressement budgétaire, n’ont pas spécifiquement abusé de leur pouvoir, en tout cas pas plus que dans d’autres secteurs, et la liste est longue. Ils agissent, bien que leurs détracteurs, et encore, pas tous, disent le contraire, sous la contrainte d’une amende carabinée infligée, à court ou moyen terme, par l’Europe – qui a déjà condamné pour les mêmes raisons plusieurs de ses pays membres, désormais taxés à taux plein, et qu’il est injuste de concurrencer par ce biais. Enfin ils agissent en pensant à cette année 2014 de réforme européenne sur les taux de TVA, à l’occasion de laquelle ils espèrent pouvoir négocier quelques aménagements. Certes, rien ne dit que la stratégie aboutira…

Communication, donc, d’un côté comme de l’autre. Celle d’un gouvernement qui vise une « opération blanche » (pour reprendre LeCanard enchaîné), en d’autres termes se mettre en conformité avec Bruxelles tout en reversant à la filière 20M€ de la recette générée par cette hausse de TVA, que les calculatrices estiment à 30M€. Et la communication d’une filière équestre qui a décidé, le temps s’y prête, de descendre dans la rue, poussée par la FFE et ses organes déconcentrés – comités fédéraux et autres instances dédiées. Mais alors quelle est, cette fois, la stratégie de Serge Lecomte, aux commandes de la Fédération, en but à des critiques de moins en moins voilées ? Faire diversion ? Gagner en image auprès de licenciés habituellement très peu intéressés par l’action fédérale, et par là même affirmer son leadership auprès des professionnels, ses électeurs ? Politiser son rapport aux institutions ? Un peu tout ça en même temps, probablement, puisque dans les faits la Fédération agit comme une association de défense de consommateurs avec ses licenciés, comme un syndicat avec les entreprises équestres, et comme un parti d’opposition avec ses ministères de tutelle. Sur ce dernier point, comment M. Lecomte pourrait-il faire autrement sachant que, hormis quelques écologistes, les opposants à cette TVA, qui en leur temps ont su jouer la montre, s’opposent avant tout au gouvernement. Comme l’analyse Le Figaro, « aujourd’hui la colère est de droite », et le débat n’a d’autre option que le clivage.

Institutionnellement (Assemblée nationale ou Sénat), le cheval aussi est de droite. S’il a toujours su marier la chèvre et le chou, la carotte et le poney, Serge Lecomte se trouve aujourd’hui sur le champ de bataille aux côtés des chevaliers bleus qui assiègent un donjon rose dont il possède la clé. Le monde équestre est complexe. Une autoroute sur laquelle une dizaine de Porsche Cayenne doublent des centaines de Dacia Duster, mais on ne voit que les Porsche. D’où la « démocratisation » de l’équitation, qui depuis des mois est devenue LE cheval de bataille fédéral, vœu médiatique en phase avec l’actuel ministère des Sports et avec une large partie de la cible. D’où aussi cet argument massue, et objectif : le caractère meurtrier de cette TVA vient du fait qu’elle touche principalement une classe moyenne de licenciés, et de très modestes entreprises – sans préciser que la classe moyenne et les PME/TPE existent dans tous les secteurs, et qu’une taxe européenne se doit d’être la même dans toute l’Europe… Fastidieux exercice que celui-là, défendre une « exception sportive française » à vocation universelle et démocratique, même si elle semble plutôt destinée aux associations qu’aux entreprises privées (qui constituent le gros des Clubs), tout en se protégeant des critiques trop bruyamment démocrates en maîtrisant les micros, sans abandonner complètement l’idée prisée dans quelque club-house d’une exception de l’équitation, qui la dé-démocratise rien que d’y penser. La politique, ici, est gymnastique, et a pour seul mérite de poser cette question : en quoi la FFE est-elle représentative de la communauté équestre ?

Et s’il se veut force de propositions constructives, comme la révision du code des impôts, toujours d’actualité, ou l’instauration d’une « exception sportive française », sorte de nouvelle culture physique, Serge Lecomte, qui à l’origine refusait d’exposer sa Fédération en ne participant pas aux mouvements de protestation, dérive à son tour. En devenant partie prenante du débat, en faisant appeler la FFE à manifester, en défilant face caméras, et surtout en laissant filer, volontairement ou par défaut d’autorité, des références qui ne sont pas officiellement les siennes. Les slogans se lâchent contre le gouvernement en place. Réflexe normal pour de jeunes manifestants – en 1986, M. Devaquet aussi, savait où ils la lui mettaient, sa réforme… Rengaine bon enfant, au même titre que ces « Tous ensemble tous ensemble, ouais, ouais » importés du Poitou. Mais la dérive s’avère beaucoup plus saumâtre quand retentit sans raison évidente La Marseillaise en tête du cortège parisien, ou lorsque la référence au « On lâche rien » de la Manif pour tous gagne les réseaux sociaux. Mélange des genres, effet de mode, ou récupération subliminale ? Ce n’est pas sans raison que le journaliste Sylvain Courage appelle à se méfier du danger que représente le « poujadisme catégoriel » qui plane sur nos trottoirs depuis ces dernières semaines – de quelque secteur qu’il vienne.

Aussi faut-il se rendre à quelques évidences concrètes : le monde équestre n’est pas un monde parallèle, le monde équestre est multiple, les taxes et les impôts c’est la galère mais le système fonctionne comme ça, l’UE est ce qu’elle est mais nous sommes Européens, manifester sert avant tout à souder une communauté, et Serge Lecomte n’a plus d’autre option que Bruxelles, que le TGV ne relie pas encore à Lamotte-Beuvron. La TVA à 20% s’appliquera bien au secteur équestre à partir du 1er janvier 2014, dans les conditions diplomates énoncées par M. Moscovici, ce qui repousse l’échéance, pour ceux qui n’auront pas changé leur contrat 2013, au 31 décembre 2014. Dans le meilleur des cas Bruxelles aura d’ici là entendu la voix, si elle est unique et si elle sait se faire entendre, des entreprises équestres européennes, tandis que les (petits) Clubs français, soutenus ou non par ce « fonds cheval », auront su s’adapter en innovant. Sans doute y aura-t-il de la casse en route, mais espérons-le beaucoup moins qu’annoncé, et au lieu d’une botte nos chevaux n’auront plus que deux carottes en fin de séance. Dans le pire des cas la communauté équestre, cavaliers et entreprises, n’aura pas compris que la solution vient d’elle-même. Car elle seule peut se redessiner, elle seule peut réinventer la ou les équitations qu’elle imagine, elle seule peut se libérer des contraintes internes, elle seule peut se professionnaliser, elle seule peut faire évoluer son image. Ce n’est pas l’équitation qu’il faut défendre, c’est sa créativité.

04/10/2013

L’équitation, une histoire de couple

SeanLee

(Photo : Sean Lee)

Un simple battement d’ailes de papillon peut-il déclencher une tornade à l’autre bout du monde ? Oui, surtout si le papillon en question n’est autre que le richissime émir de Dubaï, vice-président et ministre de la Défense des influents Emirats arabes unis (UAE), propriétaire, entre autres, de la prestigieuse écurie de course Godolphin, champion du monde en titre d’Endurance dont il est le principal bailleur de fonds, époux de la Princesse Haya Bint Al Hussein de Jordanie, présidente de la Fédération équestre internationale (FEI), à savoir le Cheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum, « éclaboussé par un scandale de dopage ». Guillemets qui renvoient à la page Wikipédia qui lui est dédiée, écho d’une multitude d’articles de presse. La passion pour le cheval du Cheikh a donc une incidence directe sur son identité politique.

Bien entendu le courant d’air va plus loin. Mercredi dernier, la Princesse Haya réunissait une conférence de presse afin d’annoncer qu’elle renonce à postuler pour un troisième mandat au prétexte officiel d’avoir elle-même limité statutairement la présidence de la FEI à deux mandats. Un départ annoncé malgré un bilan sportif, économique et médiatique plutôt positif (à l’image de sa Coupe des Nations), et malgré le soutien de la plupart des présidents de fédérations nationales, prêts à réviser ces statuts de l’instance internationale. Ce « cas de conscience » de la Princesse, qui se doit d’appliquer à elle-même les règles qui s’imposent à tous, aussi élégant et politiquement correct soit-il, cache mal la véritable raison de sa décision, que la presse anglo-saxonne résume en deux mots – exprimés d’abord par The Telegraph, qui parle beaucoup de chevaux ces derniers temps : « conflit d’intérêt ». Un conflit d’intérêt flagrant, même, entre la Princesse et son mari.

 

Car une goutte d’eau vient de faire déborder le vase. Après la découverte en Grande-Bretagne de produits vétérinaires interdits dans une des écuries de course de Cheikh Maktoum, puis d’autres à bord d’un avion officiel du gouvernement dubaïote, d’autres encore viennent d’être repérés dans une de ses écuries d’Endurance, dont les chevaux sont entraînés par Jaume Punti Dachs, tout nouveau champion d’Europe de la discipline, et surtout membre de la table ronde organisée le 24 juillet dernier par la FEI sur « les problèmes de dopage et de bien-être des chevaux dans l’Endurance ». Difficile, dans ces conditions, pour la Princesse de rester sereine. D’autant que la papillon vient ici décoiffer tout un système lié à l’Endurance, intégrant instances internationales et organisations locales – car malgré tout les chevaux du Cheikh continuent de courir, ce qui implique de probables désinvoltures, pour ne pas dire d’évidentes complicités…

 

Une situation qui pourtant n’accuse pas d’emblée le Cheikh Maktoum, ni la Princesse Haya, qui ensemble viennent de prendre deux mesures particulièrement visibles. L’émir de Dubaï vient de mandater, sous l’égide de la FEI, Lord Stevens, ancien chef de la police métropolitaine de Londres, pour prendre la direction d’une « enquête chargée d’examiner les structures organisationnelles, la communication interne et les pratiques vétérinaires » en vigueur dans l’ensemble de ses écuries. Une enquête dont l’objectif « principal est de prévenir de futures défaillances systémiques », et dont toutes les conclusions à charge devront être communiquées aux « autorités compétentes ». Parallèlement, la FEI lance un programme, « Injury Surveillance System » (ISS), en charge de catégoriser les blessures, souvent mortelles, dont sont spécifiquement victimes les chevaux d’Endurance dans les pays du Moyen-Orient.

 

Deux mesures certes médiatiques, mais qui démontrent a minima un point essentiel : le Cheikh et la Princesse fonctionnent en binôme – ayant tous deux atteint leurs « fonctions » respectives en 2006. C’est donc un couple qui depuis sept ans dirige le monde du cheval. Elle depuis l’intérieur, élue pour la première fois sur un programme dédié à la « transformation » de la FEI. Lui depuis l’extérieur, s’appuyant sur l’impact sportif, économique et culturel du cheval pour médiatiser une partie de Dubaï – concurrencé sur ce point par d’autres états fortement équitants, à commencer par le Qatar. Deux approches politiques distinctes mariées entre elles par un intérêt commun : faire briller la chose équestre. C’est donc ensemble qu’ils tentent de redresser la situation. La Princesse afin de sortir par la grande porte, le Cheikh afin de redorer son blason, le couple afin de ne pas ternir l’image de leur équitation.

 

Une image de l’équitation globalement positive, donc, mais menacée par une de ses disciplines, l’Endurance. Déjà mise au ban d’une population équestre davantage portée sur les épreuves olympiques, l’Endurance, qui malgré les efforts de la Princesse n’a pas pu rejoindre Londres l’année dernière, représente donc à elle seule ce monde à part dans l’univers du cheval, un monde opaque, tronqué, mortifère. Un constat non seulement alarmant pour une discipline par ailleurs passionnante et populaire, mais inquiétant aussi pour le reste de l’équitation, qui jusqu’alors a su éviter un tel écueil médiatique – notamment grâce à une prise en charge efficiente de ses crises, parfois comparables à celle que subit aujourd’hui l’Endurance. En agissant comme il le fait aujourd’hui, le Cheikh Maktoum tente également de sauver l’Endurance, sa discipline, sa passion, son talon d’Achille. Et sa succession sportive puisque ses enfants ont d’ores et déjà pris le relais…


Reste maintenant à trouver son successeur à la Princesse Haya – dont le mandat termine en novembre 2014, trois mois après les Jeux équestres mondiaux de Normandie, sachant que la date limite des candidatures à la présidence de la FEI, à laquelle personne ne s’est encore présenté, est fixée à la mi-Juin 2014, deux mois avant les Jeux de Normandie. Parce que notre papillon, décidément, voyage… Aussi, dans l’hypothèse où la communauté équestre mondiale voudrait profiter de cette élection pour évoluer vers un système amélioré ou différent, capable en tout cas d’appliquer ses vertus du haut vers le bas, c’est maintenant qu’elle devrait se manifester. A travers ses fédérations nationales, qui chacune soutiendra un candidat – et qui toutes devront elles-mêmes élire leur « nouveau » président en 2016, au lendemain des Jeux olympiques. Où probablement ne figurera pas l’Endurance, à moins que les fédérations comprennent rapidement que sa réputation aura dans l’avenir une incidence sur celle de l’équitation tout entière.

11/09/2013

Helvètes underground

Txesma Yeste

(Photo : Txesma Yeste)

Le 26 mars dernier, Charles Trolliet, président de la Fédération suisse des sports équestres (FSSE) envoyait, sans la moindre neutralité, un courrier concernant l’Endurance mondiale à son « cher » Ingmar de Vos, secrétaire général de la Fédération équestre internationale (FEI). Sobrement intitulé « Endurance and Animal Welfare and Sport Equity », la lettre très officielle de M. Trolliet dénonçait deux dérives contiguës de la discipline : le dopage des chevaux et l’inéquité sportive engendrée par un monumental déséquilibre financier entre ses protagonistes. Une « évolution négative [que la FSSE] ne peut tolérer plus longtemps ». Sans spécifiquement accuser quiconque, cavaliers organisateurs jurés ou vétérinaires, mais fort d’une « multitude de témoignages et de documents », M. Trolliet dénonçait là les « actes de cruauté » infligés aux chevaux et, plus ou moins parallèlement, la propension de « certains officiels, y compris ceux de la FEI, à ne pas prendre leurs responsabilités ».

Le 24 juin, la FEI organisait à Lausanne une « table ronde » sur la question, annonçant le jour-même son « plan stratégique pour l’Endurance ». Plan qui consiste alors à planifier les « actions à recommander au Bureau de la FEI », parmi lesquelles des révisions réglementaires, l’application à la discipline de sa résolution « Clean Sport », et ce « dans toutes les régions », et enfin la création d’un « comité stratégique » pour réfléchir, jusqu’au 31 janvier 2014, sur l’avenir de l’Endurance. Et tout le monde prend rendez-vous le 12 août suivant… Là, problème : la FSSE « n’est pas d’accord avec la proposition de la FEI relative à la composition de cette commission [stratégique] et insiste pour que soient désignés des spécialistes absolument indépendants ». Qu’importe. Fin août la FEI communiquait, comme elle sait le faire, sur les réseaux sociaux. Non seulement l’Endurance sera dorénavant « sans dopage et sans douleur », mais en plus « le bien-être du cheval [sera désormais] prioritaire et [ne sera plus] jamais soumis aux influences de la compétition et/ou du commerce. »

 

Nous en sommes là. Aux mots. Mais derrière eux se cache quelque chose de moins feutré. De moins neutre, décidément, à lire cet article du site suisse Terre&Nature. Un article édité le 6 juin 2013, en pleine affaire donc, et dont la principale caractéristique est d’exprimer ce que beaucoup là-bas ou ailleurs, et notamment ici en France, n’osent pas dire. Tout y est…

· Le dopage et ses conséquences. « Médication des chevaux, non-respect élémentaire du bien-être animal, nombre important de cas de dopage positifs : l’endurance […] est au cœur d’un scandale sans précédent. L’ampleur du problème dépasse tout entendement. Il y a des cas de fractures en course et de chevaux morts sur la piste, tonne Charles Trolliet. »

· L’omerta quasi-généralisée. « Bien que l’évolution négative qu’a suivie cette discipline soit constatée par de nombreux cavaliers, qui sont en partie des professionnels, peu d’entre eux osent la dénoncer, par crainte de perdre leur travail ou de passer à côté de la vente d’un cheval. » Ce qui n’empêche pas, pourtant, les cavaliers d’endurance suisses « de l’élite, qui n’utilisent aucun produit illicite » de demander à leur comité directeur de « transmettre leurs doléances à la FEI ». 

· Le lien objectif (et paradoxal) entre dopage et finances – l’argent investi par les pays du Proche-Orient, dont les cavaliers représentent « plus de 80% des cas de dopage ».

· Les conflits d’intérêt au sein même de la FEI, à commencer par le lien de parenté entre sa présidente et l’actuel champion du Monde, son époux, qui possède 700 chevaux d’Endurance.

· La légèreté de la FEI enfin, qui n’applique pas le règlement « avec la rigueur nécessaire ». Car pour M. Trolliet, « si la FEI se comportait de manière responsable, voilà bien longtemps qu’elle aurait dû empoigner cette question et agir en conséquence ».

 

Sombre tableau (tendant malgré tout à démontrer qu’en Suisse il n’y a pas que des marmottes), d’autant plus qu’un autre point émerge, onze mois avant les Jeux équestres mondiaux. Dans une rapide interview postée sur Facebook par Endurance GB, le comité britannique d’Endurance, Keiran O’Brian, vétérinaire délégué sur le pré-ride au Mont-Saint-Michel, et bien qu’il ait trouvé de nombreuses qualités à l’organisation générale, très professionnelle à ses yeux, s’étonne de voir que, « contrairement au principe des JEM, l’épreuve d’Endurance se fera de son côté, loin des autres sites, loin de toute interaction avec les autres disciplines – auquel cas les cyniques pourraient dire qu’il n’y a aucune différence avec les autres Championnats du Monde, hormis des chouettes tee-shirts ». Pas faux… Et ces mêmes « cyniques » pourraient aller jusqu’à se demander si ces conditions particulières de compétition, à l’abri des regards, correspondent à des règles tout aussi particulières. Même en tant que simple hypothèse, cette suspicion de principe ferait désordre au milieu du plus grand événement équestre du Monde, en France, fille aînée de l’Endurance moderne.

 

Alors que faire ? Que faire pour mettre fin au dopage, qui mettrait fin à la corruption et au chantage que certains apparatchiks locaux exercent sur l’ensemble du secteur, qui éventuellement mettrait fin à l’hégémonie sportive (mais en aucun cas financière) de quelques cavaliers hors la loi, et qui mettrait fin à l’inertie ressentie de la FEI et de nombreuses fédérations nationales ? La réponse est peut-être dans le texte de départ. Dans son courrier à la FEI, Charles Trolliet mentionne, en tant qu’observateur attentif, les associations de protection animale. Quelle drôle d’idée… Pourtant, deux cas récents font s’interroger sur l’impact de ces associations.

 

Voici deux semaines, en Sardaigne, l’Italian Horse Protection a demandé à la fédération italienne (FISE) d’ouvrir une enquête sur le décès de Django de Vere, « pur-sang gris d’une valeur estimée à 300 000 euros », mort pendant la nuit suivant son CEI* à la clinique de Sassari, où est conservée en chambre froide sa « carcassa », mais dont le propriétaire refuse l’autopsie. A défaut, probablement, d’arriver à ses fins et connaître la vérité sur les causes du décès, l’association aura au moins mis à jour un mystère, et obligé la fédération italienne à prendre publiquement parti. Autre cas durant les Championnats d’Europe, dont ceux de Dressage, à Herning, où l’association Anima, à l’origine d’une nouvelle réglementation FEI en la matière, a eu bien du mal à rappeler les dangers du rollkur et autre hyperflexion, les organisateurs ayant tout fait pour tenir à l’écart ces empêcheurs de tourner en rond de longe. Ce qui démontre bien un certain pouvoir juridique de ces associations – malgré un faible pouvoir médiatique, la presse équestre étant confrontée à ses propres conflits d’intérêt vis-à-vis de ses annonceurs, le reste des médias préférant les affaires déjà mûres. Certes, ces associations militantes n’ont pas vocation à juger des épreuves sportives. Mais dans la mesure où les « mauvais traitements » sont considérés hors course, leur présence pourrait représenter, pour les organisateurs fatigués ou motivés, un certain garde-fou.

 

Quoi qu’il en soit, il reste une petite année à L’Endurance pour corriger son image – aux yeux du public, aujourd’hui restreint mais demain nombreux sur les plages du Mont-Saint-Michel, mais aussi, et surtout, sur le terrain, où nombre de cavaliers ruminent, impuissants, blasés, parfois imperméables, souvent dégoûtés, tous prisonniers, rebelles ou disciplinés, d’un système largement mis à nu. Car si les instances internationales et nationales de l’Endurance ne matérialisent pas cette autocritique dès maintenant, l’année prochaine, en Normandie, en cas d’accident, même naturel, ou de scénario improbable, même imprévu, ou d’une rumeur quelconque autour d’enveloppes discrètes ou de seringues impromptues, non seulement l’Endurance se sera auto-sabrée aux yeux du public, donc de la presse, mais aura aussi terni l’image de toutes les disciplines, celle des Jeux équestres, et pourquoi pas celle du pays hôte, en lice pour l’organisation des JO 2024. Et le plus chouette tee-shirt du monde aura bien du mal à changer ça…

[Complément d’enquête – oui je sais, le titre est déjà pris mais ma télé est en panne…]

Suite à ce post j’ai reçu plusieurs documents attestant de la prise en considération du « problème Endurance ». Deux sources bien différentes… D’abord cet article du site endurance-belgium, qui revient sans complaisance, mais avec une certaine légèreté, sur le Championnat du Monde Jeunes Cavaliers, qui se courait voici quelques semaines à Tarbes, où certains « incidents impliquant les Emiratis » ont perturbé, plus ou moins, la compétition. Chevaux éreintés, discrètes injections d’anesthésiant, stewards impuissants, témoins muets. Et un jeune vainqueur, Khalifa Ali Khalfan Al Jahouri, « apparemment timide à la remise des prix – mais est-ce parce qu’il était en jeans alors que les autres arboraient la tenue ? ». Un article qui vient souligner, en France, une fois de plus, la transparence des commentateurs étrangers… Cet autre article ensuite, du journal hippique américain Thoroughbred Daily News, qui dès lundi annonçait la découverte de 124 produits interdits dans l’enceinte de l’écurie d’Endurance Dalham Hall Stud (Moorley Farm East, Grande-Bretagne), propriété du Cheikh Mohammed Al Maktoum. Une information également traitée en France, deux jours plus tard, par « le quotidien des socioprofessionnels » Jour de Galop, qui n’a pourtant pas l’habitude de parler Endurance…

Un complément d’enquête (impossible de redémarrer ma télé…) qui entraîne une double constatation : en intéressant le hippisme, le « problème Endurance » dépasse les frontières de la discipline, et en étant très majoritairement traité par les commentateurs étrangers, il ne s’internationalise pas, il se francise

[Complément de complément d’enquête – j’ai deux télés en panne…]

Titre d’un article du site néo-zélandais Horsetalk paru le 13 septembre : « Future of endurance : Group holds first meeting ». En d’autres termes ça y est, la FEI a réuni son « Groupe de planification stratégique Endurance ». Ledit groupe, en charge d’établir « la charte de l’Endurance pour la prochaine décennie », vient en effet de tenir sa « première téléconférence » autour de son président, le Britannique Andrew Finding. En plus de M. Finding le groupe se compose d’un Australien, le Dr Brian Sheahan, du Français Jean-Louis Leclerc, de Saeed Al Tayer, des UAE, de l’Américain Joe Mattingly, de Ian Williams, directeur de l’Endurance auprès de la FEI, et de Graeme Cooke, directeur des services vétérinaires de la FEI – ces deux derniers étant également sujets britanniques. Une réunion au sommet qui n’a visiblement pas marqué les esprits, et pour cause…

Déclaration de M. Finding.

« Ensemble, nous avons examiné l’orientation indiquée par le Bureau de la FEI, et avons considéré l’énoncé de la mission qui nous a été confiée. Nous avons tous convenu nous sentir en conformité avec le fait d’accepter cette mission et de travailler pour en atteindre l’objectif, qui est de créer un environnement dans lequel les athlètes concourent dans un esprit de fair-play, tandis que le bien-être des chevaux qui participent à la compétition en partenariat avec des athlètes humains reste une préoccupation primordiale. […] Ce fut une réunion très positive, à laquelle tous les membres du groupe ont apporté une contribution précieuse et un engagement déterminé. Chaque membre s’est engagé à ajouter des détails qui concernent leur domaine de compétence au cours des deux prochaines semaines. Nous examinerons ce travail à l’occasion de notre première séance en face-à-face, durant les premiers jours d’octobre. Nous développerons progressivement, courant septembre et octobre, les grandes lignes du projet stratégique, que nous révélerons lors d’une séance dédiée à l’Endurance, le 6 Novembre à Montreux, en Suisse, dans le cadre de l’Assemblée générale de la FEI. Tandis que nous avancerons dans notre travail, le Dr Brian Sheahan et Ian Williams consulteront le Comité Endurance de la FEI. Notre objectif est de maintenir le projet au plus près du concept initial. Il restera alors à développer la stratégie et à élaborer un plan opérationnel, ce que nous prévoyons de faire après la session Endurance de la FEI, en novembre, et après avoir consulté l’ensemble des fédérations nationales sur l’approche stratégique. »

Les relations internationales prennent du temps, beaucoup de temps, mais à l’ONU comme à la FEI, tout est relatif… Aussi laissons la conclusion au Dr Brian Sheahan. « Je suis très heureux. Nous avons déjà fait un grand pas en avant. »

05/09/2013

Friday sportswear

Volker Hinz(Photo : Volker Hinz)

 

Vendredi dernier, sur le campus HEC de Jouy-en-Josas, se tenait l’Université d’été du MEDEF – thème général 2013 : « Crise : du danger à l’opportunité ». Bien. Vendredi matin donc avait lieu une séance plénière sur le thème du sport en tant que « filière d’avenir ». Rien de véritablement novateur dans l’approche si ce n’est que, MEDEF oblige, le sport y était traité par le biais de l’entreprise. Auquel cas la discussion se résumerait plutôt par cette simple réversion, d’ailleurs utilisée par l’un des intervenants : le sport dans l’entreprise, l’entreprise dans le sport.

 

Le sport dans l’entreprise. Indispensable, d’autant que ses vertus y semblent infinies. En tant que symbole. Le sport c’est la réussite, l’esprit de conquête, le sens du résultat, le goût de la victoire, la fierté du champion. Bon. Raphaël Enthoven (philosophe) y voit pour sa part l’apprentissage de la « limite » dans ce monde infini, la conscience de soi, notamment sur un terrain de rugby où chacun a sa place sans pouvoir prendre celle de l’autre, et même l’expérience de l’humilité face aux conjonctures – le navigateur doit faire avec les caprices des vagues, l’alpiniste avec ceux des conditions météo. Ensuite, parce que tout n’est pas philosophie dans la vie, quelqu’un dans la salle notait que le sport peut aussi éviter ou limiter les arrêts maladie. A tel point que, aux Etats-Unis, dixit Guillaume Sarkozy (délégué général du groupe Malakoff Médéric), le prix des mutuelles est indexé sur la fréquence d’exercice de l’assuré. En France le paradigme est plus simple : quand on fait du sport on est en forme, et quand on est en forme on travaille mieux. Et pis c’est tout.

 

Seulement voilà… Quelle entreprise va pousser ses salariés à pratiquer le rugby, et risquer de perdre la moitié de ses effectifs, disloqués par les piliers d’en face, chaque lundi d’après match ? Quelle entreprise va pousser ses salariés à traverser l’Atlantique à la voile, ce qui doit bien prendre un trimestre sans compter les attaques de baleines ? Aucune, même à Biarritz ou à Quimper… L’entreprise ne peut rien envisager d’autre pour ses salariés que des sports accessibles et raisonnables. Or cette accessibilité passe par des équipements existants (stades, pistes, parcours, salles, piscines, clubs) et par une organisation institutionnalisée. Sans fédération, pas de pratique sportive possible. Pourtant, vendredi matin, même aux aguets, pas un mot sur les fédérations de la part des intervenants – hormis Guillaume Sarkozy, très fier de son partenariat avec la Fédération Française Handisport, mais y compris Denis Masseglia, président du Comité national olympique et sportif français (CNOSF). Si aujourd’hui « en matière de sport, l’Etat ne peut pas tout », une litote au MEDEF, l’entreprise non plus, pour laquelle le sport reste un outil confus.

 

Tennis, football, natation, équitation, musculation, golf, le salarié a le choix. D’abord le choix de pratiquer, et le choix de son sport. Or ce choix-là, entre raquette ballon bonnet cravache haltères ou club, se fait en fonction d’éléments principalement subjectifs. Une histoire, une star, une pub, une passion, un miroir, la serveuse du club-house. Aussi l’entreprise, dans sa quête de symbole et de rentabilité, ne pouvant pas imposer à ses salariés un sport en particulier, incapable de les promouvoir tous, se voit dans l’obligation d’en soutenir un, symbole des valeurs qu’elle accepte de prêter à tous les autres. Pour y faire entrer le sport, l’entreprise n’a d’autre choix que d’entrer dans le sport. Mais par quelle porte ?

 

Sans prise véritablement saillante sur la pratique sportive, l’entreprise va donc payer pour mettre en scène les vertus d’un sport, et s’identifier à cette image qu’elle a rendue accessible. L’entreprise porte alors la plus grande attention au sport qu’elle va soutenir. Le football est ainsi moins valorisant, pour un chef d’entreprise, que le rugby donc, sport d’une équipe composée d’individualités assidues et non interchangeables, ou que la voile, école de courage et d’obstination. Pour l’entreprise, même en équipe le sport est individuel. Si l’Etat, notamment à travers ses fédérations, envisage le sport dans le cadre politique d’une « cohésion sociale », l’entreprise, en le soutenant, y voit une cohésion économique fonctionnelle, une cohésion de marque.


Mais alors pourquoi les fédérations, dont la fonction est de développer leur communauté, ne se rapprocheraient-elles pas davantage des entreprises – autrement qu’en leur proposant des partenariats substantiels et ciblés sur telle ou telle compétition ? Des fédérations qui mettraient en lumière, en plus de leur identité sportive, leurs valeurs identifiantes, quitte à les travailler un peu... (L’équitation, par exemple, où le cavalier doit faire avec son cheval, pourrait s’atteler à générer autre chose que l’élitisme qui lui colle aux chaps en signifiant des valeurs économiquement et socialement porteuses.) Un parti-pris d’ensemble qui permettrait de focaliser sur d’avantage de sports, anciens, nouveaux ou d’ailleurs, et d’ouvrir aux entreprises des perspectives en matière de communication – trop de rugby tue l’image du dix-septième annonceur qui s’en revendique... Chaque entreprise pourrait trouver « son » sport en fonction de la mise en scène de valeurs communes. Aux entreprises de s’ouvrir, aux fédérations de trouver le bon message, la bonne image, le bon scénario. Sans compter qu’une telle multiplication de sports-supports pourrait également avoir une influence sur la pratique sportive, qui ainsi deviendrait une véritable « filière d’avenir ».

29/08/2013

Kevin Bost

Désolé, j’étais sur Twitter. Oui, depuis un an et demi.

Où en étions-nous, donc… Je réfléchis. Je réfléchis… Je… Ah, ça y est : nous en étions au même point. Les chevaux broutent, se laissent parfois seller, les cavaliers font de leur mieux, les entraîneurs font des prix, les éleveurs changent les piles de leur calculatrice, les propriétaires peaufinent leur anglais, les organisateurs prient les dieux, et les enfants, imperturbables, mercredisent dans les Clubs…

Pourtant, ce qui pourrait expliquer ces quelques lignes après ce long silence, un signal faible attire l’attention. Alors attention.

Comme vous le savez, Roger-Yves Bost, alias Bosty, pilier historique et intermittent de l’équipe de France, vient de remporter, seul face aux projecteurs, les Championnats d’Europe de saut d’obstacles. Or les nombreux commentateurs français, plutôt que de s’égosiller sur l’exploit, se sont globalement contenus en évoquant un résultat remarquable. Une réaction qui fait sens.

D’abord, cette médaille européenne n’est pas la première du Jumping tricolore. Comme le souligne le journal Le Monde, « Bost est le cinquième Français champion continental de CSO en individuel après Pierre Durand [sur son cinégénique Jappeloup], Eric Navet, Alexandra Ledermann et Kevin Staut ». Les qualités sportives de l’équitation hexagonale s’inscrivent dorénavant dans le temps, et la place prépondérante des cavaliers français dans la compétition internationale n’est plus une surprise – leur piètre prestation aux JO de Londres restant principalement liée à la faible implication des instances fédérales en charge d’organiser le haut niveau. Aujourd’hui en France, les médias placent l’équitation parmi les disciplines sportives importatrices de médailles.

Ensuite, à 47 ans, Roger-Yves Bost, « habituellement roi de la vitesse, […] a cette fois montré toute l’étendue de son savoir-faire ». Toujours pour Le Monde, cette victoire met donc en exergue les qualités intrinsèquement sportives du cavalier : état d’esprit, expérience, talent, opiniâtreté. Le cavalier est un sportif, celui-là est un sportif d’exception. Un sportif exceptionnel qui possède, en plus, une double qualité médiatiquement incomparable, celle de « la simplicité et de la bonne humeur », dont il est « l’incarnation ». C’est pourquoi Grand Prix Magazine voit en Bosty « un mec bien », tout simplement. Un homme clairvoyant – Il y a des jours comme ça, des jours où ça marche, où rien ne peut t’arriver. Car Bosty est béni, mais par les Hommes. Par les cavaliers, toutes nationalités confondues, qui, à voir les images du Webzine Tour d’honneur (26/08) du site Cavadeos, semblent « soulagés », heureux, même, de le voir, lui, sacré du titre européen. Par le sélectionneur national, Philippe Guerdat, très contemplatif de cette « simplicité » qui caractérise son champion – qu’il n’attendait pas forcément. Et, surtout, par le public, français notamment, qui voit en Bosty son héros, sans italiques.

Enfin, si Bosty vivait ces Championnats d’Europe 2013 comme un rêve, Kevin Staut, LE symbole actuel de l’équitation française, y vivait pour sa part un « cauchemar » en faisant perdre, ou en ne faisant pas gagner, son équipe. Et L’Equipe, le journal, a vu là une faiblesse, peut-être une finitude. Le sportif est faillible, le cavalier est donc un sportif capable de focaliser la critique médiatique. Kevin Staut, star en exercice, champion d’Europe 2009, en tête de la ranking list durant des mois, surmédiatisé (autant que puisse l’être un cavalier), égérie (mal exploitée) de la fédération, fait partie du sport. Parce que Kevin Staut, alias Kevin Staut, est un champion, un battant. Mais aussi un timide, ou un prudent, avec tous les travers visibles qui peuvent en découler. Et c’est d’ailleurs, quelque part, ce qu’on peut reprocher aujourd’hui au cavalier, comme l’explique son « pote » Christian Gerhard sur le blog Jumpinews. « Kevin est aussi déterminé qu’individualiste. S’il a tendance à oublier ses proches, c’est que le gars pense au présent et au futur, mais rarement au passé. Une forme d’amnésie volontaire qui lui permet d’aller de l’avant… » Kevin Staut, aussi adulé soit-il, et quelle que soit sa vraie personnalité, reste un héros intouchable.

Deux hommes, deux cavaliers, deux sportifs, deux trajectoires, deux héros très différents. Une carrière au long cours et une explosion médiatique. Un champion souriant et une star énigmatique. Un modèle et une idole. Et alors. Un héros est un héros. Mais la question n’est pas là (même après deux paragraphes sur le sujet). Car ces deux figures opposées pourraient surtout marquer une étape dans l’image de l’équitation, jusqu’alors monolithique. A Kevin Staut, cavalier de l’aristocratie, sportif lointain, vient s’ajouter Bosty, cavalier de la sueur, sportif humain. Avec le premier l’équitation marque son identité culturelle, avec le second elle devient un sport naturel. Avec toutes les nuances. Kevin Staut, référence moderne d’un public équitant en pleine mutation. Bosty, centaure sympathique pour un public universel. Deux vecteurs d’émotion. Et les médias, consciemment ou pas, se font l’écho de ce nouveau paradigme. A la dualité de la société correspond – enfin – une dualité tangible de l’équitation. L’occasion rêvée pour créer une identité multiforme à cette « marque équitation » que nous cherchons depuis si longtemps à définir. Une équitation à l’image de tous ses cavaliers mais aussi de tous ses publics. Et un pas, un vrai pas, vers sa « démocratisation », où rien n’est tout gris ou tout bai.