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14.03.2009

Archéologie de l’endurance

1412951946.jpg(Photo : Seregel)

Je me souviens avant c’était pas pareil… Sauf en équitation. Je viens de recevoir, d’un camarade nouvellement archiviste, une série d’articles de 1928, ma grand-mère suçait son pouce, relatant la seconde édition du Raid Paris-La Baule. Le paléolithique de la CEI***. Mais à l’époque de cette préhistoire-là, les hommes, tous militaires, et pas une femme dans l’armée, ressemblaient étrangement aux cavaliers d’aujourd’hui – pantalon Stud One en moins. Pour bien ressentir les similitudes troublantes entre nos ancêtres à particule et nous-mêmes, je me suis amusé (à vrai dire j’ai transpiré mais je préfère oublier) à reconstituer la course, mais surtout à mettre en lumière les points communs de l’endurance moderne avec ces temps de ténèbres où l’on montait en costume-cravache. C’est parti pour les morceaux choisis.

« La Confédération hippique française a organisé, comme l’an dernier, un raid militaire de Paris à La Baule. Cette épreuve était ouverte aux officiers de l’armée active de toutes nationalités, montant des chevaux militaires ou civils, et aux officiers de complément, montant des chevaux civils. Les chevaux devaient être âgés de sept ans au moins, et de quinze ans au plus, exception faite pour les chevaux de pur-sang, admis à partir de six ans. La distance à parcourir était de 571 kilomètres environ, partagée en sept étapes. »

« Le Raid Paris-La Baule, épreuve hippique militaire internationale d’endurance, que vont tenter d’accomplir 21 concurrents, loin de provoquer, comme certains raids d’avant-guerre, d’inutiles hécatombes de chevaux, va, au contraire, mettre en relief la vigueur de ceux-ci et la science équestre de leurs cavaliers. Une allure de 8, 9 et 10Km/h, selon les étapes, est imposée aux concurrents. Un parcours à allure libre, chronométré, de 9 kilomètres, terminera l’épreuve d’Escoublac à la plage de La Baule. »

Première étape (56Km) : Paris (Bois de Boulogne) – Rambouillet
« Le départ de l’épreuve hippique militaire d’endurance Paris-La Baule a été donné hier matin à la Porte Dauphine, devant un très nombreux public. »
« Tous les concurrents sont arrivés en bon état et dans le temps prévu, lundi soir, à Rambouillet. »

Deuxième étape (78Km) : Rambouillet – Châteaudun
« Le contrôle, à Châteaudun, était établi boulevard Grindelle en face de la photographie Pompeyrac. L’arrivée eut lieu devant beaucoup de monde, avec plus de 20 minutes d’avance sur l’heure prévue. Les chevaux étaient en excellent état. »
« Presque tous les concurrents ont fait une partie de l’étape à pied, afin de ménager leur monture. »

Troisième étape (79Km) : Châteaudun – Blois
« Tous les officiers qui étaient partis ce matin de Châteaudun sont arrivés à Blois dans d’excellentes conditions. Le Général de Montmarin, président du jury s’est montré enchanté de l’état des chevaux et de l’allant des concurrents. »

Quatrième étape (104Km) : Blois – Chinon
« Dans cette étape, après l’abandon du Capitaine Patureau-Mirand, dont le cheval s’est blessé, le Lieutenant Bayonne se voyait infliger une pénalisation de quelques minutes. »

Cinquième étape (85Km) : Chinon – Angers
« Cette étape était particulièrement intéressante, puisque sur 10 kilomètres environ, les concurrents étaient obligés de suivre un parcours à allure libre. Après quoi, un repos neutralisé de 15 minutes leur était imposé. Le parcours au galop fut franchi en moins de 20 minutes, et il démontra la science de nos cavaliers et la valeur de nos chevaux. Dans le parcours imposé, soit 9Km/h, il est à signaler la belle tenue du capitaine Ropert, de l’aviation, qui parcourut dans la journée 26 kilomètres à pied, ménageant sa monture. »
« À Angers, pas de classement, mais simplement le temps contrôlé par notre confrère Machurey, de L’Auto, qui s’acquitte de sa tâche avec dévouement. »
« La place André-Leroy est envahie dès 15h30 par une foule impatiente. Le n°8 arrive le premier à l’étape ; le cheval est frais, le cavalier semble dispos et prêt à affronter d’autres épreuves. Successivement, les concurrents arrivent, et nous notons tout particulièrement l’arrivée de M. le capitaine de Chézelles, maire de Grandcourt et conseiller d’arrondissement de la Seine-Inférieure, qui avec son esprit d’à propos, apporte la note de gaîté. »

Sixième étape (86Km) : Angers – Nantes
« Comme il avait été prévu dans le programme de ce beau raid, les 19 officiers contrôlés vendredi soir à Angers ont repris le départ samedi matin, à 7 heures. »
« Le lieutenant Pezon est éliminé parce que pas arrivé dans les délais. »

Septième étape (74Km) : Nantes – La Baule
« Tous les cavaliers qui avaient pris le départ de Nantes sont arrivés à La Baule dans les délais réglementaires. Un examen vétérinaire aura lieu aujourd’hui pour le classement définitif. »

Le classement définitif
« Le classement a été établi par addition des temps des parcours à allure libre et diminution des pénalisations pour retard ou mauvais état des chevaux. Entre Saumur et Angers, comme entre Escoublac et La Baule, un parcours de 10 kilomètres et de 9 kilomètres était franchi à allure libre. Sur les 45 officiers, 22 seulement ont pris le départ, et 17 sont arrivés à La Baule. Un concurrent avait été arrêté en raison d’un deuil de famille. Les autres ont abandonné pour des motifs divers. Après l’examen des chevaux, le lendemain de l’arrivée, le classement a été arrêté comme suit. »
« 1er : Sous-lieutenant de Castries, 2e : Lieutenant Parent, 3e : Lieutenant Delpeyrou. »
« Le prix a été remis aux concurrents par M. Henry Paté. »

Pouce. Je me permets une intrusion, maintenant que tout le monde connaît le vainqueur. Pour remarquer l’organisation générale, très proche d’une épreuve actuelle. Vet-gate, public, chronométrage, classement… Mais, puisque nous sommes dans la France qui râle, surtout en 1928 quand l’Europe ne représente encore que des hectares de boue à canon, les critiques vont bon train concernant les conditions de course et, logiquement, les institutions équestres. Revenons donc à nos guillemets.

« Ce raid a bien réussi, grâce à l’énergie des hommes et des chevaux, et aussi à l’observation d’une stricte discipline de route imposée par l’autorité militaire, malgré une arrivée dans un terrain par trop sablonneux et trop profond : le spectacle de l’arrivée en a souffert. Mais on peut regretter que l’article 13 du règlement de l’épreuve autorise les concurrents à descendre de cheval, à marcher ou à courir en tenant eux-mêmes leurs chevaux par la bride. Comme les concurrents ont largement usé de cette latitude, ce n’est plus un raid hippique, mais une épreuve d’endurance hippo-pédestre, qui, au point de vue cheval, ne nous apprend rien. N’oublions pas, en effet, que, dans tous les sports, on s’attaque aux records et que l’on cherche toujours à faire mieux. »

Hmm. C’est moi. Je précise que cette fine analyse d’un point de vue sportif, mais discutable sur le plan vétérinaire, est celle du Commandant G.-H Marchal, qui signe cet article dans Le Sport Universel Illustré. D’ailleurs nous allons l’illustrer en lisant la suite de sa verve.

« Pourquoi, seul, le sport hippique marque-t-il le pas ? L’ État craint-il de perdre un ou deux chevaux, soit une dizaine de mille francs ? Ce n’est pas possible. Il interdirait alors aux aviateurs de voler, sous prétexte qu’un avion brisé est une perte de 200.000 francs et plus. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. En équitation, c’est la même chose : on admet qu’un cheval se tue en concours hippique, en courses, à la chasse ; mais on redoute la casse en raids ! On mésestime vraiment nos officiers si on ne leur accorde pas la conscience d’arrêter un cheval fatigué. Donc, continuons ces épreuves indispensables pour entretenir l’émulation de nos officiers et leur donner ces leçons d’énergie et de persévérance dans la lutte qui trempent l’âme. Mais ayons un peu plus d’imagination et de variété dans la conception et efforçons-nous, quand nous produisons un effort de ce genre, d’atteindre un but, de démontrer  une possibilité, de découvrir une nouveauté. Notre cavalerie a besoin de stimulants : qu’on ne les lui ménage pas. Pensons à la leçon d’Amsterdam ! »

Hormis la leçon d’Amsterdam, qui peut en donner dans bien des matières, le discours du commandant Marchal me fait penser – pourquoi ? – à quelque sélectionneur actuel. Qui, lui aussi, aimerait bien avoir des œufs à casser…

Sources
Le patriote de Châteaudun (13/09/1928)
La Dépêche d’Eure-et-Loir (12-13/09/1928)
Le Petit Courrier (mardi 11 septembre 1928)
Le Sport Universel Illustré (octobre 1928)

Merci à Pierre L. – qui va enfin pouvoir ranger sa bibliothèque…

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