29.09.2011
Le Geny des affaires
« ARCANE (ar-ka-n’) : Terme d’alchimie. Opération mystérieuse. Par extension, remède dont on tient la composition secrète. » (Littré) Une définition qui semble parfaitement s’appliquer aux manœuvres plus ou moins grandes, et plus ou moins discrètes, qu’opère en ce moment le PMU autour de Geny Infos, une société qui rassemble Geny Courses (pronostics), l’agence de presse AIP et le site de paris hippiques en ligne GenyBet.
Toute l’affaire commence au début de l’année. Le 20 janvier, le fonds d’investissement Serendipity (Patrick Le Lay – ex-TF1) vend ses 50% de parts de Geny Infos au PMU, qui en devient ainsi le seul actionnaire. Une transaction qui soulève à l’époque un commentaire visionnaire sur le site paris-turf.com – où un internaute lance, naturel : « ben comme ça la boucle est bouclée »… Huit mois plus tard, c’est-à-dire le 21 septembre, soit la semaine dernière, le PMU annonce le lancement d’un quotidien, Geny Courses, « vendu au prix d’un euro seulement, qui comprendra environ quarante pages, toutes en couleurs ». Immédiatement la presse hippique s’insurge, dénonçant un « conflit d’intérêts ». Le site jeu-legal-france.fr se fait l’écho de ce mécontentement. « Si l’envol de ce nouveau quotidien Geny Courses pose problème chez ses concurrents, l’explication est simple. Geny Courses est édité par la société Geny, qui n’est autre qu’une filiale du PMU, l’organisatrice monopolistique des courses hippiques en France. Du coup, pour beaucoup, le PMU ne devrait pas jouer sur les deux tableaux. » Un premier point plutôt philosophique. « Aujourd’hui, le leader de cette industrie est Paris Turf, qui vend tous les jours plus de 50 000 exemplaires de son quotidien, mais à 1,60 euros. Geny Courses risque donc de rebattre les cartes avec un prix défiant toute concurrence. Pour les opposants à ce projet, ce prix ne peut être possible que par la structure même du PMU. La concurrence n’aura jamais les moyens de baisser les coûts de ses publications de manière si importante. » Un second point complètement pragmatique. Et une conclusion qui ne fait que commencer… « Malgré les critiques, le PMU ne compte pas faire marche arrière. Le groupe s’est défendu de tout conflit d’intérêt en répétant à qui veut l’entendre que sa filiale Geny et la future rédaction du quotidien étaient totalement indépendantes. Finalement, la question risque d’être rebattue lors de la revoyure des questions sur les jeux en ligne dans quelques mois à l’Assemblée Nationale. »
Même synthèse, plus ciblée, de Jérôme Bernardet sur le site dédié aux paris hippiques de RTL. « La presse hippique se révolte déjà : on le comprend de la part de Nathalie Hayache, à la tête de Spécial Dernière-Le Meilleur, et de Thierry Léger, le patron du Veinard, mais un peu moins du Groupe Montaigu, qui à lui seul détient tous les autres magazines hippiques, de Paris-Turf à Week-End en passant par Tiercé-Magazine, Bilto, Stato, La Gazette, Paris-Courses, Le Favori, etc… Quand on a détenu un tel monopole durant des années, difficile de crier Au loup ! » Là aussi, les commentaires fusent, toujours décontractés. « Ça va leur faire tout drôle d’avoir de la concurrence. » « Et un de plus... mais ce n’est pas grâce à ça que les parieurs vont gagner plus... Toutes les infos de ces journaux se recoupent déjà... Certains en achètent plusieurs, mais ils ne sont pas plus riches... » « À l’heure de l’internet, y a belle lurette que je n’achète plus de journaux de papier. » Le papier se répète, le Web se muscle, mais le problème reste entier. Sur une autre page du site, un autre commentaire, sobre. « Est-ce normal que des sociétés de courses possèdent aussi un site de paris hippiques ? » Entre autres sites, strategies.fr reprend l’argument. « L’annonce de ce nouvel arrivant a suscité une levée de bouclier de la dizaine de titres de la presse hippique hexagonale qui dénonçaient une concurrence déloyale et un conflit d’intérêt. Les éditeurs considéraient en effet que le PMU, même via une filiale, ne pouvait à la fois organiser les paris et conseiller les parieurs. » La polémique gagne du terrain…
Le 22 septembre la presse, le site challenges.fr par exemple, annonce que le PMU «se sépare» de Geny Infos, racheté à 50/50 par France Galop et Le Cheval Français. Là, une pause s’impose… France Galop et Le Cheval Français (qui gère le trot), en tant que sociétés-mères qui administrent les entités provinciales et donc les hippodromes, sont propriétaires du PMU, dont elles se partagent la moitié du conseil d’administration – l’autre moitié étant nommée par le gouvernement. En d’autres termes le PMU vend Geny Infos aux deux entités dont il se compose. Le terme « vente » devient alors très relatif, et quoi qu’il en soit ne change rien à la donne. D’ailleurs, trois jours plus tard, à savoir dimanche dernier – le lendemain du lancement de Geny Courses – le « conseil d’administration du PMU » décide de « reporter à une prochaine réunion sa décision de vendre sa filiale Geny Infos ». Là encore, la presse est sur le coup, de CB News à L’Express en passant par voila.fr – qui, tous en chœur, reprennent le communiqué du PMU. En synthèse : « aucune explication officielle n’a été avancée ».
Voilà donc où en est l’affaire. Qui a au moins l’avantage de mettre en perspective quelques points saillants de la situation – et d’offrir aux scénaristes suffisamment de matière pour écrire une version turf de Citizen Kane. Car toute cette manœuvre vise bien à boucler le marché. Ce qui pour une entreprise s’avère légitime, à condition de rester dans les limites légales des droits de la concurrence. Or là, on s’en éloigne quelque peu… Avec un chiffre d’affaires avoisinant les dix milliards d’euros en 2010, le PMU, déjà en situation de monopole sur les « paris en dur », organisant quasiment seul le calendrier annuel des courses, est devenu leader incontestable et difficilement détrônable sur le marché des paris en ligne – hippiques, mais également sportifs (football, rugby, cyclisme, tennis, etc), sans oublier le poker. Aujourd’hui son objectif hippique est double : truster le marché des pronostics avec Geny Courses (et sa version web, geny.com), et renforcer sa position dominante sur les paris hippiques en ligne avec GenyBet. D’ailleurs leparisien.fr annonçait hier la naissance d’un « deuxième quinté quotidien pour les paris en ligne à partir du 1er octobre ». Une multiplication des courses qui peut éventuellement plaire aux parieurs, mais qui pose déjà quelques problèmes. Aux entraîneurs qui n’ont plus le temps d’entraîner, aux chevaux qui n’ont plus le temps d’être formés correctement, et aux jockeys qui n’ont plus le temps de se reposer. Situation tendue peut-être à l’origine d’une certaine recrudescence des incidents de course – chutes ou infractions (souvent involontaires). Les rugbymen et les footballeurs ne sont pas les seuls à être surbookés…
D’un point de vue économique, la volonté de développement représente un réflexe naturel pour une entreprise. Le problème, avec le PMU, qui fait preuve en la matière d’une maîtrise évidente, c’est que sa croissance s’est construite sur la base d’un monopole qui, aujourd’hui encore, le place dans une position de force à la limite du raisonnable. À tel point d’ailleurs que l’Autorité de la concurrence émet, depuis plusieurs mois, des avis relativement critiques. Auquel cas ce nouvel épisode serait un peu trop voyant – ce qui expliquerait le gel de la « vente » de Geny Infos… Peut-être alors serait-il temps de revoir le champ d’actions du PMU – redélimiter le paddock. Laisser de la place aux autres. Aux pronostiqueurs et aux sites de paris en ligne, qui ont légalement le droit d’exister, et dont une part des bénéfices termine de toute façon dans les caisses de l’État. Et, au passage, puisqu’il en a le monopole et qu’il appartient aux sociétés de course, demander au PMU de redynamiser les hippodromes dont la plupart, modestes, périssent d’un manque de public (qui joue en ligne, justement). Rendre au PMU son rôle politique. Car s’il agit comme une entreprise privée, il a certains devoirs d’une entité publique, dont celui de faire vivre 270 champs de course en France. Un chiffre conséquent, et signifiant : la moitié des députés et trois quarts des sénateurs possèdent un hippodrome sur leur circonscription. De quoi intéresser une nouvelle génération de sénateurs…







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Commentaires
La question est de savoir ce que le PMU va faire de Geny et quel est le développement envisagé... Si on pouvait gagner de l'argent avec la presse papier ça se saurait...
Sinon Bravo pour le titre! c'est digne du Parisien qui maintient aussi quelques bonnes pages de pronos...
Bon bravo aussi pour les articles.
Écrit par : Jct | 04.10.2011
Cher Jct l'objectif, je pense, n'est pas ici de faire de l'argent mais plutôt de se placer d'un bout à l'autre de la chaîne - du pronostic au pari. Quitte, d'ailleurs, puisqu'il s'agit de papier, à en perdre - de l'argent...
Pour le reste je ne suis ABSOLUMENT pas d'accord avec vous : Le Parisien aurait titré "Rififi au paddock". Et nous aurions lu l'article un coude sur le comptoir.
Écrit par : HyppoBlogueur | 04.10.2011
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