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11/09/2013

Helvètes underground

Txesma Yeste

(Photo : Txesma Yeste)

Le 26 mars dernier, Charles Trolliet, président de la Fédération suisse des sports équestres (FSSE) envoyait, sans la moindre neutralité, un courrier concernant l’Endurance mondiale à son « cher » Ingmar de Vos, secrétaire général de la Fédération équestre internationale (FEI). Sobrement intitulé « Endurance and Animal Welfare and Sport Equity », la lettre très officielle de M. Trolliet dénonçait deux dérives contiguës de la discipline : le dopage des chevaux et l’inéquité sportive engendrée par un monumental déséquilibre financier entre ses protagonistes. Une « évolution négative [que la FSSE] ne peut tolérer plus longtemps ». Sans spécifiquement accuser quiconque, cavaliers organisateurs jurés ou vétérinaires, mais fort d’une « multitude de témoignages et de documents », M. Trolliet dénonçait là les « actes de cruauté » infligés aux chevaux et, plus ou moins parallèlement, la propension de « certains officiels, y compris ceux de la FEI, à ne pas prendre leurs responsabilités ».

Le 24 juin, la FEI organisait à Lausanne une « table ronde » sur la question, annonçant le jour-même son « plan stratégique pour l’Endurance ». Plan qui consiste alors à planifier les « actions à recommander au Bureau de la FEI », parmi lesquelles des révisions réglementaires, l’application à la discipline de sa résolution « Clean Sport », et ce « dans toutes les régions », et enfin la création d’un « comité stratégique » pour réfléchir, jusqu’au 31 janvier 2014, sur l’avenir de l’Endurance. Et tout le monde prend rendez-vous le 12 août suivant… Là, problème : la FSSE « n’est pas d’accord avec la proposition de la FEI relative à la composition de cette commission [stratégique] et insiste pour que soient désignés des spécialistes absolument indépendants ». Qu’importe. Fin août la FEI communiquait, comme elle sait le faire, sur les réseaux sociaux. Non seulement l’Endurance sera dorénavant « sans dopage et sans douleur », mais en plus « le bien-être du cheval [sera désormais] prioritaire et [ne sera plus] jamais soumis aux influences de la compétition et/ou du commerce. »

 

Nous en sommes là. Aux mots. Mais derrière eux se cache quelque chose de moins feutré. De moins neutre, décidément, à lire cet article du site suisse Terre&Nature. Un article édité le 6 juin 2013, en pleine affaire donc, et dont la principale caractéristique est d’exprimer ce que beaucoup là-bas ou ailleurs, et notamment ici en France, n’osent pas dire. Tout y est…

· Le dopage et ses conséquences. « Médication des chevaux, non-respect élémentaire du bien-être animal, nombre important de cas de dopage positifs : l’endurance […] est au cœur d’un scandale sans précédent. L’ampleur du problème dépasse tout entendement. Il y a des cas de fractures en course et de chevaux morts sur la piste, tonne Charles Trolliet. »

· L’omerta quasi-généralisée. « Bien que l’évolution négative qu’a suivie cette discipline soit constatée par de nombreux cavaliers, qui sont en partie des professionnels, peu d’entre eux osent la dénoncer, par crainte de perdre leur travail ou de passer à côté de la vente d’un cheval. » Ce qui n’empêche pas, pourtant, les cavaliers d’endurance suisses « de l’élite, qui n’utilisent aucun produit illicite » de demander à leur comité directeur de « transmettre leurs doléances à la FEI ». 

· Le lien objectif (et paradoxal) entre dopage et finances – l’argent investi par les pays du Proche-Orient, dont les cavaliers représentent « plus de 80% des cas de dopage ».

· Les conflits d’intérêt au sein même de la FEI, à commencer par le lien de parenté entre sa présidente et l’actuel champion du Monde, son époux, qui possède 700 chevaux d’Endurance.

· La légèreté de la FEI enfin, qui n’applique pas le règlement « avec la rigueur nécessaire ». Car pour M. Trolliet, « si la FEI se comportait de manière responsable, voilà bien longtemps qu’elle aurait dû empoigner cette question et agir en conséquence ».

 

Sombre tableau (tendant malgré tout à démontrer qu’en Suisse il n’y a pas que des marmottes), d’autant plus qu’un autre point émerge, onze mois avant les Jeux équestres mondiaux. Dans une rapide interview postée sur Facebook par Endurance GB, le comité britannique d’Endurance, Keiran O’Brian, vétérinaire délégué sur le pré-ride au Mont-Saint-Michel, et bien qu’il ait trouvé de nombreuses qualités à l’organisation générale, très professionnelle à ses yeux, s’étonne de voir que, « contrairement au principe des JEM, l’épreuve d’Endurance se fera de son côté, loin des autres sites, loin de toute interaction avec les autres disciplines – auquel cas les cyniques pourraient dire qu’il n’y a aucune différence avec les autres Championnats du Monde, hormis des chouettes tee-shirts ». Pas faux… Et ces mêmes « cyniques » pourraient aller jusqu’à se demander si ces conditions particulières de compétition, à l’abri des regards, correspondent à des règles tout aussi particulières. Même en tant que simple hypothèse, cette suspicion de principe ferait désordre au milieu du plus grand événement équestre du Monde, en France, fille aînée de l’Endurance moderne.

 

Alors que faire ? Que faire pour mettre fin au dopage, qui mettrait fin à la corruption et au chantage que certains apparatchiks locaux exercent sur l’ensemble du secteur, qui éventuellement mettrait fin à l’hégémonie sportive (mais en aucun cas financière) de quelques cavaliers hors la loi, et qui mettrait fin à l’inertie ressentie de la FEI et de nombreuses fédérations nationales ? La réponse est peut-être dans le texte de départ. Dans son courrier à la FEI, Charles Trolliet mentionne, en tant qu’observateur attentif, les associations de protection animale. Quelle drôle d’idée… Pourtant, deux cas récents font s’interroger sur l’impact de ces associations.

 

Voici deux semaines, en Sardaigne, l’Italian Horse Protection a demandé à la fédération italienne (FISE) d’ouvrir une enquête sur le décès de Django de Vere, « pur-sang gris d’une valeur estimée à 300 000 euros », mort pendant la nuit suivant son CEI* à la clinique de Sassari, où est conservée en chambre froide sa « carcassa », mais dont le propriétaire refuse l’autopsie. A défaut, probablement, d’arriver à ses fins et connaître la vérité sur les causes du décès, l’association aura au moins mis à jour un mystère, et obligé la fédération italienne à prendre publiquement parti. Autre cas durant les Championnats d’Europe, dont ceux de Dressage, à Herning, où l’association Anima, à l’origine d’une nouvelle réglementation FEI en la matière, a eu bien du mal à rappeler les dangers du rollkur et autre hyperflexion, les organisateurs ayant tout fait pour tenir à l’écart ces empêcheurs de tourner en rond de longe. Ce qui démontre bien un certain pouvoir juridique de ces associations – malgré un faible pouvoir médiatique, la presse équestre étant confrontée à ses propres conflits d’intérêt vis-à-vis de ses annonceurs, le reste des médias préférant les affaires déjà mûres. Certes, ces associations militantes n’ont pas vocation à juger des épreuves sportives. Mais dans la mesure où les « mauvais traitements » sont considérés hors course, leur présence pourrait représenter, pour les organisateurs fatigués ou motivés, un certain garde-fou.

 

Quoi qu’il en soit, il reste une petite année à L’Endurance pour corriger son image – aux yeux du public, aujourd’hui restreint mais demain nombreux sur les plages du Mont-Saint-Michel, mais aussi, et surtout, sur le terrain, où nombre de cavaliers ruminent, impuissants, blasés, parfois imperméables, souvent dégoûtés, tous prisonniers, rebelles ou disciplinés, d’un système largement mis à nu. Car si les instances internationales et nationales de l’Endurance ne matérialisent pas cette autocritique dès maintenant, l’année prochaine, en Normandie, en cas d’accident, même naturel, ou de scénario improbable, même imprévu, ou d’une rumeur quelconque autour d’enveloppes discrètes ou de seringues impromptues, non seulement l’Endurance se sera auto-sabrée aux yeux du public, donc de la presse, mais aura aussi terni l’image de toutes les disciplines, celle des Jeux équestres, et pourquoi pas celle du pays hôte, en lice pour l’organisation des JO 2024. Et le plus chouette tee-shirt du monde aura bien du mal à changer ça…

[Complément d’enquête – oui je sais, le titre est déjà pris mais ma télé est en panne…]

Suite à ce post j’ai reçu plusieurs documents attestant de la prise en considération du « problème Endurance ». Deux sources bien différentes… D’abord cet article du site endurance-belgium, qui revient sans complaisance, mais avec une certaine légèreté, sur le Championnat du Monde Jeunes Cavaliers, qui se courait voici quelques semaines à Tarbes, où certains « incidents impliquant les Emiratis » ont perturbé, plus ou moins, la compétition. Chevaux éreintés, discrètes injections d’anesthésiant, stewards impuissants, témoins muets. Et un jeune vainqueur, Khalifa Ali Khalfan Al Jahouri, « apparemment timide à la remise des prix – mais est-ce parce qu’il était en jeans alors que les autres arboraient la tenue ? ». Un article qui vient souligner, en France, une fois de plus, la transparence des commentateurs étrangers… Cet autre article ensuite, du journal hippique américain Thoroughbred Daily News, qui dès lundi annonçait la découverte de 124 produits interdits dans l’enceinte de l’écurie d’Endurance Dalham Hall Stud (Moorley Farm East, Grande-Bretagne), propriété du Cheikh Mohammed Al Maktoum. Une information également traitée en France, deux jours plus tard, par « le quotidien des socioprofessionnels » Jour de Galop, qui n’a pourtant pas l’habitude de parler Endurance…

Un complément d’enquête (impossible de redémarrer ma télé…) qui entraîne une double constatation : en intéressant le hippisme, le « problème Endurance » dépasse les frontières de la discipline, et en étant très majoritairement traité par les commentateurs étrangers, il ne s’internationalise pas, il se francise

[Complément de complément d’enquête – j’ai deux télés en panne…]

Titre d’un article du site néo-zélandais Horsetalk paru le 13 septembre : « Future of endurance : Group holds first meeting ». En d’autres termes ça y est, la FEI a réuni son « Groupe de planification stratégique Endurance ». Ledit groupe, en charge d’établir « la charte de l’Endurance pour la prochaine décennie », vient en effet de tenir sa « première téléconférence » autour de son président, le Britannique Andrew Finding. En plus de M. Finding le groupe se compose d’un Australien, le Dr Brian Sheahan, du Français Jean-Louis Leclerc, de Saeed Al Tayer, des UAE, de l’Américain Joe Mattingly, de Ian Williams, directeur de l’Endurance auprès de la FEI, et de Graeme Cooke, directeur des services vétérinaires de la FEI – ces deux derniers étant également sujets britanniques. Une réunion au sommet qui n’a visiblement pas marqué les esprits, et pour cause…

Déclaration de M. Finding.

« Ensemble, nous avons examiné l’orientation indiquée par le Bureau de la FEI, et avons considéré l’énoncé de la mission qui nous a été confiée. Nous avons tous convenu nous sentir en conformité avec le fait d’accepter cette mission et de travailler pour en atteindre l’objectif, qui est de créer un environnement dans lequel les athlètes concourent dans un esprit de fair-play, tandis que le bien-être des chevaux qui participent à la compétition en partenariat avec des athlètes humains reste une préoccupation primordiale. […] Ce fut une réunion très positive, à laquelle tous les membres du groupe ont apporté une contribution précieuse et un engagement déterminé. Chaque membre s’est engagé à ajouter des détails qui concernent leur domaine de compétence au cours des deux prochaines semaines. Nous examinerons ce travail à l’occasion de notre première séance en face-à-face, durant les premiers jours d’octobre. Nous développerons progressivement, courant septembre et octobre, les grandes lignes du projet stratégique, que nous révélerons lors d’une séance dédiée à l’Endurance, le 6 Novembre à Montreux, en Suisse, dans le cadre de l’Assemblée générale de la FEI. Tandis que nous avancerons dans notre travail, le Dr Brian Sheahan et Ian Williams consulteront le Comité Endurance de la FEI. Notre objectif est de maintenir le projet au plus près du concept initial. Il restera alors à développer la stratégie et à élaborer un plan opérationnel, ce que nous prévoyons de faire après la session Endurance de la FEI, en novembre, et après avoir consulté l’ensemble des fédérations nationales sur l’approche stratégique. »

Les relations internationales prennent du temps, beaucoup de temps, mais à l’ONU comme à la FEI, tout est relatif… Aussi laissons la conclusion au Dr Brian Sheahan. « Je suis très heureux. Nous avons déjà fait un grand pas en avant. »

Commentaires

Merci d'avoir publiquement relayé cette fameuse affaire de la lettre suisse et de mettre les pieds dans le plat(eau d'argent). Un retour à des bases plus saines est indispensable à la survie de la discipline... Et oui, il y eut un temps où personne ne s'imaginait pouvoir vendre son cheval, juste des jeunes à peine qualifiés à des amateurs pour un prix raisonnable... Où la discipline était plus confidentielle mais uniquement motivée par l'envie d'aller plus loin avec son cheval... Les carrières des chevaux ne duraient pas deux ou trois saisons. Les champions s'appelaient Wacil, Ami ou Melfenik, et à 19 ans l'un d'entre eux était toujours le patron sur 130 ou 160.
La dérive de la discipline a aussi entraîné cela, le turn over des chevaux, au point que l'on ne connaît plus que les noms des cavaliers. Se faire regarder de travers dès lors que l'on engage un cheval de plus de 13 ans... Alors qu'il faudrait en être fier, la normalité n'est pas de voir des chevaux de 8 ans flingués...
Prions pour que les amis suisses continuent de secouer le panier de crabes, puisque ici on sait mais on se tait, et que les rares qui ont eu le courage de capturer des preuves se sont laissés intimidés...

Écrit par : Sophie | 12/09/2013

Bravo pour ce billet
En espérant qu'il trouve écho.

Sportivement

Hubert Terris

Écrit par : dr terris hubert | 12/09/2013

@Sophie et @Hubert Terris : Et si ce billet était lui-même l’écho de ceux qui ont déjà « mis les pieds dans le plat » de l’Endurance… Quoi qu'il en soit merci.

Écrit par : HyppoBlog | 12/09/2013

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