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04/10/2013

L’équitation, une histoire de couple

SeanLee

(Photo : Sean Lee)

Un simple battement d’ailes de papillon peut-il déclencher une tornade à l’autre bout du monde ? Oui, surtout si le papillon en question n’est autre que le richissime émir de Dubaï, vice-président et ministre de la Défense des influents Emirats arabes unis (UAE), propriétaire, entre autres, de la prestigieuse écurie de course Godolphin, champion du monde en titre d’Endurance dont il est le principal bailleur de fonds, époux de la Princesse Haya Bint Al Hussein de Jordanie, présidente de la Fédération équestre internationale (FEI), à savoir le Cheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum, « éclaboussé par un scandale de dopage ». Guillemets qui renvoient à la page Wikipédia qui lui est dédiée, écho d’une multitude d’articles de presse. La passion pour le cheval du Cheikh a donc une incidence directe sur son identité politique.

Bien entendu le courant d’air va plus loin. Mercredi dernier, la Princesse Haya réunissait une conférence de presse afin d’annoncer qu’elle renonce à postuler pour un troisième mandat au prétexte officiel d’avoir elle-même limité statutairement la présidence de la FEI à deux mandats. Un départ annoncé malgré un bilan sportif, économique et médiatique plutôt positif (à l’image de sa Coupe des Nations), et malgré le soutien de la plupart des présidents de fédérations nationales, prêts à réviser ces statuts de l’instance internationale. Ce « cas de conscience » de la Princesse, qui se doit d’appliquer à elle-même les règles qui s’imposent à tous, aussi élégant et politiquement correct soit-il, cache mal la véritable raison de sa décision, que la presse anglo-saxonne résume en deux mots – exprimés d’abord par The Telegraph, qui parle beaucoup de chevaux ces derniers temps : « conflit d’intérêt ». Un conflit d’intérêt flagrant, même, entre la Princesse et son mari.

 

Car une goutte d’eau vient de faire déborder le vase. Après la découverte en Grande-Bretagne de produits vétérinaires interdits dans une des écuries de course de Cheikh Maktoum, puis d’autres à bord d’un avion officiel du gouvernement dubaïote, d’autres encore viennent d’être repérés dans une de ses écuries d’Endurance, dont les chevaux sont entraînés par Jaume Punti Dachs, tout nouveau champion d’Europe de la discipline, et surtout membre de la table ronde organisée le 24 juillet dernier par la FEI sur « les problèmes de dopage et de bien-être des chevaux dans l’Endurance ». Difficile, dans ces conditions, pour la Princesse de rester sereine. D’autant que la papillon vient ici décoiffer tout un système lié à l’Endurance, intégrant instances internationales et organisations locales – car malgré tout les chevaux du Cheikh continuent de courir, ce qui implique de probables désinvoltures, pour ne pas dire d’évidentes complicités…

 

Une situation qui pourtant n’accuse pas d’emblée le Cheikh Maktoum, ni la Princesse Haya, qui ensemble viennent de prendre deux mesures particulièrement visibles. L’émir de Dubaï vient de mandater, sous l’égide de la FEI, Lord Stevens, ancien chef de la police métropolitaine de Londres, pour prendre la direction d’une « enquête chargée d’examiner les structures organisationnelles, la communication interne et les pratiques vétérinaires » en vigueur dans l’ensemble de ses écuries. Une enquête dont l’objectif « principal est de prévenir de futures défaillances systémiques », et dont toutes les conclusions à charge devront être communiquées aux « autorités compétentes ». Parallèlement, la FEI lance un programme, « Injury Surveillance System » (ISS), en charge de catégoriser les blessures, souvent mortelles, dont sont spécifiquement victimes les chevaux d’Endurance dans les pays du Moyen-Orient.

 

Deux mesures certes médiatiques, mais qui démontrent a minima un point essentiel : le Cheikh et la Princesse fonctionnent en binôme – ayant tous deux atteint leurs « fonctions » respectives en 2006. C’est donc un couple qui depuis sept ans dirige le monde du cheval. Elle depuis l’intérieur, élue pour la première fois sur un programme dédié à la « transformation » de la FEI. Lui depuis l’extérieur, s’appuyant sur l’impact sportif, économique et culturel du cheval pour médiatiser une partie de Dubaï – concurrencé sur ce point par d’autres états fortement équitants, à commencer par le Qatar. Deux approches politiques distinctes mariées entre elles par un intérêt commun : faire briller la chose équestre. C’est donc ensemble qu’ils tentent de redresser la situation. La Princesse afin de sortir par la grande porte, le Cheikh afin de redorer son blason, le couple afin de ne pas ternir l’image de leur équitation.

 

Une image de l’équitation globalement positive, donc, mais menacée par une de ses disciplines, l’Endurance. Déjà mise au ban d’une population équestre davantage portée sur les épreuves olympiques, l’Endurance, qui malgré les efforts de la Princesse n’a pas pu rejoindre Londres l’année dernière, représente donc à elle seule ce monde à part dans l’univers du cheval, un monde opaque, tronqué, mortifère. Un constat non seulement alarmant pour une discipline par ailleurs passionnante et populaire, mais inquiétant aussi pour le reste de l’équitation, qui jusqu’alors a su éviter un tel écueil médiatique – notamment grâce à une prise en charge efficiente de ses crises, parfois comparables à celle que subit aujourd’hui l’Endurance. En agissant comme il le fait aujourd’hui, le Cheikh Maktoum tente également de sauver l’Endurance, sa discipline, sa passion, son talon d’Achille. Et sa succession sportive puisque ses enfants ont d’ores et déjà pris le relais…


Reste maintenant à trouver son successeur à la Princesse Haya – dont le mandat termine en novembre 2014, trois mois après les Jeux équestres mondiaux de Normandie, sachant que la date limite des candidatures à la présidence de la FEI, à laquelle personne ne s’est encore présenté, est fixée à la mi-Juin 2014, deux mois avant les Jeux de Normandie. Parce que notre papillon, décidément, voyage… Aussi, dans l’hypothèse où la communauté équestre mondiale voudrait profiter de cette élection pour évoluer vers un système amélioré ou différent, capable en tout cas d’appliquer ses vertus du haut vers le bas, c’est maintenant qu’elle devrait se manifester. A travers ses fédérations nationales, qui chacune soutiendra un candidat – et qui toutes devront elles-mêmes élire leur « nouveau » président en 2016, au lendemain des Jeux olympiques. Où probablement ne figurera pas l’Endurance, à moins que les fédérations comprennent rapidement que sa réputation aura dans l’avenir une incidence sur celle de l’équitation tout entière.

Commentaires

Good news ! Un(e) président(e) qui sera enfin prêt pour faire appliquer la Code de conduite de la FEI pour le bien-être des chevaux qui stipule :
1. La Fédération Equestre Internationale (FEI) attend de toutes les personnes concernées par le sport équestre international qu’elles adhèrent au Code de conduite de la FEI et qu’elles reconnaissent et acceptent que le bien-être du cheval soit en tout temps considéré comme souverain et qu’il ne soit jamais subordonné à aucune influence commerciale ou de compétition.
2. Le bien-être des chevaux prédomine sur toutes les autres exigences, à tous les stades de leur préparation et de leur entraînement. Cela inclut la bonne gestion des chevaux, les méthodes d’entraînement, le ferrage et la sellerie ainsi que le transport.
3. Pour être autorisés à concourir, les chevaux et les concurrents doivent être physiquement aptes, compétents et en bonne santé. Cela comprend l’utilisation de médicaments, les procédures chirurgicales qui menacent le bien-être ou la sécurité des chevaux, la gestation chez les juments et le mauvais usage des aides.
4. Les épreuves ne doivent pas porter préjudice au bien-être des chevaux. Cela implique une attention constante portée aux zones de compétition, aux terrains, aux conditions météorologiques, aux écuries, à la sécurité du site et à l’aptitude du cheval à poursuivre son voyage après l’épreuve.
5. Tous les efforts doivent être consentis afin de s’assurer que les chevaux reçoivent l’attention qui leur est due après la compétition et qu’ils sont traités avec humanité une fois leur carrière achevée. Cela recouvre les soins vétérinaires appropriés, les blessures pendant les concours, l’euthanasie et la retraite.

Écrit par : Mike Paulin | 04/10/2013

Espérons-le. Espérons que le ou la futur(e) président(e) aura les moyens de faire appliquer ce règlement – et tous les autres. Dans le cas contraire une hypothèse plane : ce n’est pas sa tête qu’elle ou qu’il risquera, mais bien l’existence même de la FEI…

Écrit par : HyppoBlog | 14/10/2013

L'endurance actuelle matérialise un choc culturel entre de façon de vivre la relation au cheval et à la notion même de sport.
Une structure comme la FEI définit des règles de compétition dont le but final est de définir un gagnant. Dans les cultures ancrées dans le passé, il s'agit de gérer un concours de "virilités". Je suis le plus fort, le plus vite...le plus...et même les femmes se prêtent à ce jeu.
L'endurance d'aujourd'hui s'inscrit bien entendu dans le cadre de la compétition, puisqu'elle n'a pas d'autre cadre d'expression que les instances fédérales.
Il reste cependant évident pour un observateur attentif que l'endurance se vit majoritairement au delà de ce cadre, en développant une esthétique de la relation au cheval et tout particulièrement avec le pur sang arabe qui se prête parfaitement à ce jeu sportif. Pour la très grande majorité des pratiquants de l'endurance occidentale professionnelle ou amateur, gagner quoique ce soit au détriment du cheval est un non sens. D'ailleurs on ne gagne rien en endurance il n'y a pas de prize money. C'est le cheval qui gagne "de la valeur". Le seul moyen de financer cette activité sportive étant de vendre un cheval dont on a révélé le potentiel sportif dans le cadre d'une relation de collaboration amicale entre deux mammifères. La compet n'est que la validation de cette recherche d'excellence.
L'endurance se pratique en fait pour le bonheur de cette relation où le cheval est tout autant compétiteur que l'homme. Le bonheur d'être ensemble, en pleine nature, sans distinction d'âge ou de sexe, dans un effort de longue durée.
L'endurance est inclassable pour les instances fédérales car les motivations sont anthropoligiquement différentes. Les valeurs de l'endurance sont celle d'une tribu au sens post moderne de Michel Maffesoli.
Il est clair dans le contexte actuel que deux mondes se côtoient. Ceux qui cassent du cheval uniquement pour voir leur drapeau monter au sommet d'un mat appartiennent au passé. La seule façon de les faire évoluer est de leur dire que l'image que leur comportement nous donne est perçue de façon vraiment très négative.
Actuellement, l'endurance trouve ses principaux clients dans cette culture ancienne et dépassée. Vendre un cheval est devenu un mal nécessaire, doublé d'un déchirement affectif. De nombreux éleveurs post modernes et parmi les meilleurs cessent de faire naître.
Espérons qu'à brève échéance, les réunions FEI et au delà la commission européenne donneront au cheval un statut signifiant au minimum son intelligence et sa sensibilité. La notion d'animal de compagnie n'est cependant pas vraiment adaptée à la réalité des sports équestres...
Yves Riou.

Écrit par : Riou yves | 12/11/2013

"Tribu" Endurance, "choc culturel" et "animal de compagnie" : thèse, antithèse, synthèse. Merci, cher Yves, pour cette réflexion - qui peut en amener d'autres...

Écrit par : HyppoBlog | 13/11/2013

C'est moi qui vous remercie pour cette synthèse, cette contraction de texte que je n'aurai su faire. L'essentiel y est.
Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés ? je ne connais pas votre nom.
J'ai parcouru ce matin le "general assembly session Endurance" émis par la FEI suite à la réunion du 4 Novembre.
Un paquebot qui prend son élan pour faire un rond dans l'eau alors qu'il suffirait d'y jeter un petit caillou. Le côté procédural et les délais pris pour agir sont pontifiants..En attendant la saison redémarre dans les pays du golfe !

YR.

Écrit par : Riou yves | 20/11/2013

Belle métaphore, cher Yves, que ce petit caillou dans le destroyer… Et certes, la saison repart aux UAE, mais sous haute surveillance, théorique et médiatique, puisque Abu Dhabi vient de tester un nouveau protocole imposé par la FEI. Wait and see. Pour le reste, oui nous nous sommes déjà croisés – de plus ou moins loin. Quant à savoir qui je suis, je vous invite à cliquer sur la ligne « A propos », tout en haut à gauche de cette page…

Écrit par : HyppoBlog | 21/11/2013

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