10.02.2009
Anatomie du Galop 1
Je rebondis tel un kangourou sous Red Bull à un commentaire soulignant, suite à un post sur la « communauté biotique » d’Arne Naess, ma totale étanchéité à l’anthropomorphisme, interdisant au malheureux cavalier que je suis toute capacité à me mettre à la place de mon cheval – d’un certain côté c’est juste, je préfère être dessus. Enfin, en théorie, parce qu’hier, ou avant-hier je ne sais plus j’ai perdu quelques neurones dans l’exercice, je suis passé dessous. Mon cheval donc, fixé sur un souvenir visiblement pénible, répétant sans raison une saute d’humeur animale, après m’avoir éjecté sans préavis, me broyant au passage la cheville droite, est rentré seul au grand galop, jusqu’à son boxe climatisé, en ayant pris soin d’ouvrir avec son crâne une barrière métallique scellée dans le béton. Diagnostic, vers 18h30, alors que la neige allait très bien avec les moins douze degrés ambiants : un trou (vertical) de trois centimètres au milieu du front, sur trois millimètres de profondeur. Bien entendu nous étions samedi. Et les vétérinaires n’aiment pas vétériner le samedi soir, ou alors par téléphone. Nous avons donc dû opérer nous-mêmes. D’abord, débarrasser la blessure des poils collés autour et dans la plaie. Ciseaux, rasoir. Après avoir essayé le tord-nez, qui pour le coup donne raison aux critiques concernant mon inhumanité, nous tentions une autre méthode, celle de l’infirmière et l’enfant que j’étais le jour de ma première piqûre antitétanos. Un cocktail de caresses, de paroles douces et de fermeté dans le poignet. Une heure de psychologie appliquée. Soixante minutes agrippé au licol, résistant aux soubresauts et autres coups de boule de l’animal, mes doigts se décrochant lentement de mes mains gelées. – Il faudrait des agrafes. Oui. Mais les pharmaciens ne pharmacient pas non plus, le samedi soir, à Rambouillet. Alors nous sommes passés à la phase deux, le « remplissage du trou » par un antiseptique. Trois seringues entières remplies d’un liquide rouge qui tache, aspirées, avalées dans le gouffre béant gisant glougloutant. Et mon cheval qui fait des bonds, les yeux couverts de substances pâteuses et dégoulinantes que, patiemment, je résorbe avec la manche de feu mon beau blouson tout neuf. Tout en berçant ce grand couillon de cheval de mes chansons les plus douces que me chantaient Miles Davis… Je me souviens d’un jour, il faisait nuit, je me suis fait recoudre un poignet sans anesthésie (je n’en veux à personne, je l’avais mérité c’était la Féria de Nîmes j’étais pénible). Serais-je capable d’en faire autant à mon cheval ? Je ne pense pas. Parce que si je me mets deux minutes à sa place, je me verrais mal en train de me faire opérer par un type dont la seule expérience, scolaire, en biologie, revient à s’être coupé le doigt au scalpel en disséquant un œil de bœuf.
18:05 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : red bull, communauté biotique, arne naess, opération cheval, blessure cheval, cheval
21.01.2009
Yes I can
À la veille (si la tempête cataclysmique qui s’annonce rebrousse chemin vers le fin fond de l’univers d’où elle vient) de ma remise en selle après deux mois d’un hiver sans escarre, me vient à l’esprit, comme ça au débotté, une réflexion qui m’émeut. Et si nos chevaux faisaient de la compétition tout seuls, à l’instar des drones qui survolent sans relâche les parties incongrues de l’anatomie de l’Orient ? C’est vrai. Pourquoi souffrir sur une selle pendant des heures sous des cordes, raide et meurtri ? Pourquoi perdre à jamais un genou, un bras, une côte, un œil, au lieu de crier très fort depuis les tribunes pour motiver sa monture ? Pourquoi ne pas faire du cheval comme on fait du lévrier, depuis la guitoune du bookmaker ? Oui, pourquoi…
Bon. Vous avez raison. Je me reprends. Nous sommes à la mi-janvier, j’ai une course d’endurance (60 kilomètres, ma préférée…) dans deux mois. Je ne dois pas m’écouter. Je ne dois pas réfléchir. La première fois (de l’année) c’est toujours la plus délicate. Il faut y aller. Je vais y aller. J’y vais.
C’est où, déjà, Rambouillet ?
18:26 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : endurance, course d'endurance, faire du cheval, lévrier, rambouillet
23.10.2008
Ex-fan des sixties
C’était il y a trois jours mes mollets s’en souviennent encore. Pourtant, quand j’étais débutant, il y a six mois et deux heures, je me disais boâââf, une course de soixante kilomètres c’est comme une course de quarante, sauf que ce sont des boucles de trente au lieu de vingt. Pertinente démonstration mathématique, mais d’un point de vue physique j’ai découvert qu’il existe entre ces deux courses-là une différence équivalente à celle que je vous laisse imaginer entre une fraise et une chignole. D’autant que, faisant le tri parmi les conseils, j’avais décidé de parcourir la distance « en suspension » – en d’autres termes, moins techniques, je ne m’assois pas sur la selle, restant debout sur les étriers. Encore autrement dit, le poids repose sur les chevilles, elles-mêmes soutenues par les mollets.
Première boucle, temps agréable, paysage proustien (donc plat), terrain mi-roulant mi-Vietnam. Trot galop. Nous courons à deux, mon coach et moi. Bonne moyenne, entre 14 et 15 (Km/h – je précise pour les navigateurs). Assistances efficaces (merci à elles, sans qui je serais aujourd’hui sec comme un pied de vigne). À l’arrivée, un peu de fatigue jugulée par deux Coca et deux jambon beurre, mes mollets rougis par une friction répétée contre les étrivières tirent un peu, les chevilles picotent. Passage satisfaisant devant le vétérinaire, cardiaque 42 (on peut aller jusqu’à 60 – je précise pour les juristes), boîte pas, belles gencives, vomit pas tout va bien. Quarante minutes pour se détendre. Le temps d’échanger ma serpillière contre un autre tee-shirt.
Deuxième boucle. Temps, paysage, terrain, tout pareil – c’est la récurrence qui fait Proust… Nous rattrapons au galop, sans motivation particulière de la part de nos hongres, deux jeunes trotteuses pressées, qui s’éloignent à nouveau quand c’est à notre tour de trotter. Puis que nous quittons à l’embranchement de notre boucle à nous (les petites joueuses courent une quarante…). Là, une prise de conscience m’envahit, alors que se forme le long de mes mollets une entaille de la taille de la faille de San Andrea. Douleur. Mes genoux coulissent mal, le trot enlevé devient cascade. Alors je me lève, et mes tibias s’enfoncent dans mes chevilles. Plus que dix kilomètres. Qu’est-ce que c’est, dix kilomètres ? En voiture, même pas j’ai le temps d’allumer la radio.
Dix kilomètres. Longues lignes droites au milieu d’un rien de maïs et autres coucourges. Je commence à flancher. Je m’assois dans la selle au galop. Puis des virages, des bosses, des trous, des chemins étroits sous des branches accrocheuses. Petit trot pendant un, deux kilomètres. Où m’asseoir ? Où ne pas m’asseoir ? Mon cheval gigote, je me lève un pas deux pas trois pas je me rassois. Deux œufs cuisent au creux inférieur de mes chevilles. Mes reins s’en mêlent. Ma côte remise se rappelle au souvenir de ma dernière chute. Plus que six kilomètres. Je galope. Sans pouvoir ralentir. De toute façon c’est bon pour la moyenne. Sauf que le terrain se fait rocailleux, perturbé, charnièrisé par des tracteurs insouciants. Il faut ralentir. D’autant qu’une grande montée s’annonce. Trot. Trop. Je rebondis comme un crash-test. J’achève mes chevilles. Mes mollets suintent à travers mes shaps. Deux kilomètres. Piste noire sur des caillasses moches. Mon partenaire saute de cheval et court. Je l’imite. Sauf que moi je ne cours pas. Je ne peux pas. Je trottine vaguement dix mètres. Je décide de remonter en selle. Repartir au trot. Finir. Gagner la course… Nous sommes là pour ça. Je rate le dernier changement de direction, à un kilomètre. Demi-tour. Mon corps est un champ de mines. Ça tire de tous les côtés. Là, une vache me regarde. Nous sommes dans un pré. Un pré ? Je reconnais. Au bout, l’arrivée. Yo. Je claque l’encolure de mon cheval. Il a compris. Quitte à me faire amputer au niveau des aisselles, je me relève sur les étriers. Et nous passons la ligne, toutes dents dehors.
Aujourd’hui, trois jours plus tard, donc, je me lève quasiment sans grimacer, marche presque normalement (hormis cette légère claudication verticale à l’abord des escaliers qui descendent bizarrement trop vite) sans me faire doubler par des octogénaires étrangement véloces. Mon cheval digère sa triple dose d’avoine survitaminée, au repos pour la semaine – j’aimerais en dire autant mais il faut bien payer le kiné l’ostéo l’infirmière et le pressing (m’a coûtée douze tee-shirts cette histoire…). Ah. Pour information, mon cheval et moi avons terminé cinquièmes de l’épreuve. Place honorable qui m’a rapporté une casquette. Heureusement, seules mes chevilles étaient enflées.
Sinon je remets ça le 2 novembre…
19:04 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : équitation d'endurance
18.10.2008
Seraincourt toujours
Il marche, des heures, depuis des jours. Il a les sabots graissés. Les muscles huilés. Les poils rasés. Une couverture neuve. Une selle de compétition. Un moral de tungstène. Il est prêt. Il a revu tous les Bruce Lee. Il attend le combat. Donc, demain, mon cheval et moi – et notre entraîneur préféré – aurons la win à Seraincourt. Soixante kilomètres d’endurance à la force G. À côté, une Audi TT ressemble à une 103 Peugeot (non kitée). Je ne dis pas ça pour effrayer les concurrents, parmi lesquels le gratin national de la discipline. Je dis ça pour vous inviter à venir nous soutenir. Parce que, à vrai dire, si moi je sais, lui croit qu’il a été tondu, habillé, graissé, musclé pour aller faire un bowling. Les boules…
21:54 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : course seraincourt, équitation endurance, compétition, course cheval
18.06.2008
Seraincourt de philo
Peut-on désirer sans souffrir ? Je vous rassure je vais bien je ne suis pas sous Valium (de toute façon je préfère la vodka). Je ne fais ici que citer le sujet libre du bac philosophie de cette semaine. Et pour me faire une idée de ce que j’aurais pu répondre si j’avais eu moi aussi à trimballer mon stylo plume entre les poids lourds en grève, je m’en vais réfléchir tout haut à travers une parabole (je parle de la figure de style et non pas d’une antenne ronde qui ressemble à une boîte de coulommiers géante je dis ça pour les CE2 qui me lisent le samedi matin en repeignant leur couette de corn flakes).
Donc, dimanche, je participais à une course d’endurance, quarante kilomètres à Seraincourt dans le Val d’Oise. Ce que je désirais : gagner. Bin oui, quoi d’autre ? Notre stratégie était simple. Première boucle à 13,5 Km/h avec Canyon (un trotteur français gagneur) devant. Deuxième boucle à 14 avec Voldenuit (mon cheval – un arabe pur jus) en tête. Mais en arrivant sur place, à l’aube vers 9h30, nous rencontrons une copine et son cheval (Cyrano – un selle français), discutons, et décidons de courir ensemble, à trois, donc, si je compte bien. En attendant le départ, nous nous occupons comme nous pouvons. Voldenuit, pensant peut-être apercevoir un lombric psychopathe, cabre et arrache l’anneau de son filet-licol (que nous réparons avec un mousqueton – merci Christine), et m’ampute au passage de l’annulaire droit. Nous passons néanmoins le vet gate dans la joie.
Départ. Canyon et Cyrano partent devant. Voldenuit et moi-même suivons à une cinquantaine de mètres. Et là, je m’aperçois que ces deux C sont des trotteurs. Et un trotteur, ça trotte. Ça trotte même à la vitesse d’un cheval au galop. Sauf qu’un cheval au galop galope plus vite qu’un trotteur trottant. Vous suivez ? Donc vous comprendrez combien j’ai souffert pour désirer jusqu’au bout. Trois heures durant je me suis battu pour maintenir mon cheval à un petit galop correspondant au grand trot des deux C – car petit galop vaut mieux que grand trot, comme on dit dans le bas-Poitou, où l’on pratique beaucoup l’endurance. C’est comme suivre une 504 diesel avec une Renault Fuego (pour ne froisser personne je choisis volontairement des modèles disparus depuis 1913).
Malgré un terrain probablement importé des Flandres hivernales, où les VTT ne vivent pas vieux, nous avons tenu une moyenne supérieure à 14. Certes, je désirais les 15 – vitesse maximale autorisée dans ce genre d’épreuve. Mon cheval ayant une faculté de récupération de sportif, je pouvais donc imaginer un podium. Mais voilà. Le problème, dans une course, ce sont les concurrents. Comme disait Jean-Paul Sartre, terrassier visionnaire d’avant l’interdiction de fumer dans les lieux publics : L’enfer c’est les autres. Et justement, trois d’entre les autres avaient atteint les 15. Ah souffrance ! Ah désir ! Ah là là. Voldenuit et moi-même finissions quatrièmes, derrière – consolation – trois champions de la discipline (dont le vainqueur de la 90 de Rambouillet).
Alors, perdu dans les affres d’une douleur brûlante au désir (et à mon annulaire droit qui ressemble alors à un genou), abattu par cette impression d’échec que connaissent bien les traders qui reçoivent une prime hebdomadaire inférieure à douze millions, portant sans cœur mon lot de consolation (une plaque en plastique noir et blanc), las, sans voix, j’ai pris une décision grave. Avaler une seconde assiette de cette excellente paella, qui m’a redonné goût au monde animal – moules, crevettes, poulets et chevaux.
S’il faut souffrir pour désirer, il faut désirer pour désirer souffrir encore.
12:06 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : seraincourt, course d'endurance, endurance, vitesse endurance, cheval, rambouillet, bac philo
19.05.2008
Vol plané sur Voldenuit
Hier, alors que des grêlons de la taille d’une pastèque nous tombaient sur la bombe, Voldenuit (arabe dans la force de l’âge qui m’arrive de Milan), mon cheval, et moi-même faisions une séance d’entraînement classique en préparation d’une non moins traditionnelle quarante kilomètres que nous espérons tous les deux sous le soleil. Là, à l’orée de ce bois qui annonçait un répit relatif après vingt bonnes minutes de pastèques au milieu de la plaine, une barrière en travers du chemin. Une barrière comme toutes les barrières. Il y en a des dizaines, des barrières – on ne sait pas pourquoi mais elles sont là. Nous approchons. Je suis trempé ça caille je n’aime pas l’eau. Nous amorçons le contournement par la gauche. Je ne fais pas attention, et Voldenuit, comme toujours, colle l’intérieur du virage. Mon genou reste coincé en faisant un petit bruit métallique, genre une mouche qui se pose sur une cloche. Radical. Le cheval part au galop, me laissant suspendu à ladite barrière, horizontal, ridicule. La fraction de seconde qui suivait, j’étais vautré sur le dos, dans une mare de bouillasse froide et molle beurk. Un trou dans le genou gauche (et dans mon Stud One – putain, non !), une épaule à droite, une vertèbre dans les cailloux… J’ai rattrapé Voldenuit cent mètres plus loin, qui broutait une poignée de fougères en décoction. Moralité : le cheval nécessite une concentration de tous les instants. Ça faisait bien cinq ans que je ne m’étais pas vautré comme ça. Enfin, depuis un cheval…
18:52 Publié dans Mon cheval et moi. | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : voldenuit, entraînement endurance, pastèque, stud one








